AGAPES FRANCOPHONES 2017

Salwa TAKTAK Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ 290 1. Le silence : une composante de la situation d’énonciation épistolaire Le silence en tant que suspension de la parole est une attitude adoptée, dans différentes situations d’énonciation, par les personnages du roman de la Nouvelle Héloïse . Le silence de Julie est annoncé dès la première lettre. Saint- Preux le regrette et le lui reproche douloureusement : Si la commisération naturelle aux âmes bien nées peut vous attendrir sur les peines d’un infortuné auquel vous avez témoigné quelque estime, de légers changements dans votre conduite rendront sa situation moins violente, et lui feront supporter plus paisiblement et son silence et ses maux. (Rousseau 1964, 11) 1 Elle s’abstient de répondre à ses déclarations d’amour répétées avant de lui annoncer, timidement, au bout de la troisième lettre qu’elle n’est pas inattentive à son discours : « N’emportez pas l’opinion d’avoir rendu votre éloignement nécessaire. Un cœur vertueux saurait se vaincre ou se taire, et deviendrait peut- être à craindre. Mais vous... vous pouvez rester. » (NH 14). Éloignée de son amant, après l’épisode du baiser dans le bosquet (I, 14), elle est contrainte de taire à sa mère les douleurs de la séparation qui l’assaillent : Encore si j’osais gémir, si j’osais parler de mes peines, je me sentirais soulagée des maux dont je pourrais me plaindre. Mais, hors quelques soupirs exhalés en secret dans le sein de ma cousine, il faut étouffer tous les autres ; il faut contenir mes larmes ; il faut sourire quand je me meurs. (NH 53) Mariée et mère de deux enfants, elle ne cesse de se culpabiliser d’avoir caché la passion de sa jeunesse à son mari. « [… Je] n’ai pas un motif de parler qui ne soit une raison pour me taire, se confie-t-elle à Claire. […] Après six ans dépassées dans une si parfaite union, irais-je troubler le repos d’un mari […] ? ». (NH 299) Le mutisme prolongé de Julie ne fait qu’irriter la patience de l’amant obstiné à arracher une réponse à ses déclarations d’amour : « Je me suis tu longtemps, dit-il, votre froideur m’a fait parler à la fin » (NH 14). Le silence le fait parler abondamment : trois lettres se succèdent, longues, plaintives, remplies d’émotions et de sentiments. Elles évoquent la genèse du sentiment amoureux et son évolution. Elles décrivent la beauté incomparable de Julie. Elles s’attardent sur les désirs qui s’enflamment à sa vue et disent les souffrances que provoquent son indifférence. Les lettres peignent encore la crainte d’un roturier qui ose aimer une femme issue de la noblesse. Elles transmettent son inquiétude sur la réception de ses déclarations d’amour. Bref, ces lettres générées par un silence si provocateur annoncent l’intrigue et les contours des deux personnages, Saint-Preux et Julie 2 . 1 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (NH), suivi du numéro de la page. 2 Rappelons succinctement la diégèse. Le roman intitulé la Nouvelle Héloïse raconte une histoire d’amour entre un jeune précepteur, roturier – Saint-Preux – et son élève, une jeune noble, Julie d’Étanges. La différence sociale interdit au couple tout espoir de s’unir. Après la mort de sa mère, Julie accepte d’épouser M. de Wolmar à qui son père l’avait

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