AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence et écriture du silence dans Julie ou la Nouvelle Héloïse de J. J. Rousseau _____________________________________________________________ 291 Le silence de Julie, en plus de lancer les événements, l’enveloppe de mystère : pourquoi une déclaration d’amour aussi sincère et aussi brûlante ne parvient-elle pas à délier sa langue ? Le silence crée le suspens. Il faut attendre les lettres I, 4 et 9 pour en connaître les raisons ; elle y avoue respectivement sa passion et les raisons pour lesquelles elle cherche à y échapper : Il faut donc l’avouer enfin, ce fatal secret trop mal déguisé ! Combien de fois j’ai juré qu’il ne sortirait de mon cœur qu’avec la vie ! La tienne en danger me l’arrache ; il m’échappe et l’honneur est perdu. Hélas j’ai trop tenu parole ; […] Que dire ? Comment rompre un si pénible silence ou plutôt n’ai- je pas déjà tout dit, et ne m’as-tu pas trop entendu ! (NH 14-15) […] : j’ai été élevée dans des maximes si sévères, que l’amour le plus dur me paraissait le comble du déshonneur. Tout m’apprenait ou me faisait croire qu’une fille sensible était perdue au premier mot tendre échappé de sa bouche ; […] les combats de la modestie me parurent ceux de la chasteté ; je pris le tourment du silence pour l’emportement des désirs. (NH 23) L’attitude silencieuse de Julie n’est ni indifférence ni froideur tel que Saint-Preux l’a interprétée ; c’est plutôt une expression de la crainte de la passion. Julie a peur de l’amour, elle pense qu’il prépare le déshonneur de la fille. Le silence, dans ce contexte, est « un procédé qui fait "vivre" le personnage » (Jouve 2001, 68) ; il annonce déjà un trait caractéristique du personnage éponyme. La volonté de rester chaste et c’est cette volonté exprimée sans mots qui a déclenché le désespoir de Saint-Preux ; un désespoir sans lequel Julie n’aurait pas parlé pour retenir Saint-Preux. « Je suis obsédée, et ne puis ni vous parler ni vous écrire jusqu’à demain. Attendez. » (NH 14-15) Le silence de Julie, à l’incipit, s’annonce donc comme le premier moteur de l’histoire du précepteur avec son élève. Le silence révélateur du portrait moral est également lisible dans le silence prolongé des amants qui a duré sept ans 3 . En effet, le silence bilatéral a trait à la vertu des deux amants. Ceux-ci s’aperçoivent du danger potentiel de la lettre et ils s’engagent à rompre les échanges épistolaires afin d’échapper à la tentation. La lettre est redoutable parce qu’elle « se veut l’équivalent d’une conversation […] [qui permet] de briser un moment la séparation [en vue] de réparer l’absence » (Calas 1996, 68-71) et parce qu’elle est « écrite dans la chaleur même du sujet ou de l’événement qui les occasionna », [avec le] style de celui qui écrit au sein même de la détresse » (Versini 1998, 55) 4 . Saint-Preux est conscient des risques de l’entretien à distance avec Julie. Il lui dit au terme d’un envoi plein d’affection : « Il faut finir promise. Ce mariage provoque une crise profonde et pousse Saint-Preux à partir faire le tour du monde. À son retour, après quatre ans d’absence, il retrouve Claire, Julie et son époux et son ami Edouard. Ils vivent, au-delà de leur différence, en parfaite harmonie, dans la société de Clarens, jusqu’au jour où Julie tombe malade. Celle-ci, après un long séjour dans la souffrance, meurt en confiant à Saint-Preux dont elle est encore amoureuse, l’éducation de ses enfants. 3 Une période signalée par Saint-Preux qui vient de recevoir une lettre de Julie, dans la lettre IV, 7 : « Julie ! Une lettre de vous !... après sept ans de silence !... », (NH 513). 4 L’analyse des deux critiques est confirmée par Saint-Preux : « J’ai reçu ta lettre avec les mêmes transports que m’aurait causé ta présence, écrit-il à Julie, et, dans l’emportement de ma joie, un vain papier me tenait lieu de toi. » (NH 170)
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=