AGAPES FRANCOPHONES 2017

Salwa TAKTAK Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ 292 cette lettre. Je ne pourrais, je le sens, m’empêcher d’y reprendre un ton que vous ne devez plus entendre. » (NH 272) Julie de son côté reconnaît qu’il est aussi difficile que nécessaire de renoncer au dialogue avec son ancien amant : Pour commencer une réforme aussi nécessaire, trouvez bon, mon ami que nous cessions désormais tout commerce entre nous. […] Il est temps de devenir sage. […] Voici la dernière lettre que vous recevrez de moi. Je vous supplie aussi de ne plus m’écrire. […] Adieu mon aimable ami, adieu pour toujours, ainsi l’ordonne l’inflexible devoir. (NH 278) L’absence du duo Saint-Preux/Julie exemplifie le principe de chasteté dont ces créatures, d’emblée hissées au rang des « belles âmes » (NH 573), se sont imprégnées. L’ellipse épistolaire est moins un « trou » dans l’ensemble de la correspondance qu’un aspect concret de l’honnêteté des deux amants. Le silence imposé aux amants s’avère expressif ; il dit ostensiblement leur trait distinctif. La fonction dramatique du silence trouve encore son écho dans l’épisode de la visite des amants à Meillerie dans la lettre IV, 17 5 . Entourés par les souvenirs de la jeunesse et après le discours nostalgique de Saint-Preux, les amants se réfugient dans le silence. Julie ne répond pas aux élans du cœur de son ex-amant ; elle le contraint ainsi à se taire : Julie, […] m’avait saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir ; puis tout à coup détournant la vue et me tirant par le bras : « Allons-nous-en, mon ami, me dit-elle d’une voix émue ; […]. » Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre, et je quittai pour jamais ce triste réduit comme j’aurais quitté Julie elle-même. (NH 390) Leur silence prend de l’ampleur avec l’isolement. Émus par les souvenirs et par la crainte de choir dans l’interdit, ils se retirent, chacun de son côté pour marcher seul : Revenus lentement au port après quelques détours, nous nous séparâmes. Elle voulut rester seule, et je continuai de me promener sans trop savoir où j’allais. A mon retour, le bateau n’étant pas encore prêt ni l’eau tranquille, nous soupâmes tristement, les yeux baissés, l’air rêveur, mangeant peu et parlant encore moins. […] Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. (NH 390) Sur le chemin du retour vers Clarens, ils « gardaient un profond silence » (NH 391) jusqu’à ce qu’ils y arrivent. Bercé par le bruit rythmé des vagues et du chant des Bécassines, Saint-Preux combat les souvenirs d’un bonheur qui ne revient plus ; il s’évertue à les écarter de sa mémoire et il s’applique enfin à souffrir la 5 Rappelons que la lettre IV, 17 est pendante à la lettre I, 26. Éloigné par Julie, au début de leur relation amoureuse, Saint-Preux s’installe, l’hiver, à Meillerie ; son séjour fut triste et profondément marqué par la douleur de la séparation. De retour à cet endroit, l’été, en compagnie de Julie mariée, les souvenirs surgissent et provoquent un discours nostalgique : « O Julie ! éternel charme de mon cœur ! voici les lieux ou soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde. Voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur, et préparait celui qu’il reçut enfin de toi-même. […] Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j’étais né ! Faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux, et regretter le temps que j’y passais à gémir de ton absence ? » (NH 390)

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