AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silence et écriture du silence dans Julie ou la Nouvelle Héloïse de J. J. Rousseau _____________________________________________________________ 293 réalité qui le sépare à jamais de Julie. Celle-ci, quoique fortement habituée à étouffer la voix du cœur 6 résiste, dans un silence nourris de pleurs, à la douleur du souvenir et à celle de la lutte contre une éventuelle chute. Les deux se désirent ; « en [se] fixant [ils se font déjà], silencieusement, un aveu qui est une avance » (Starobinski 1961, 106) Le silence à bord du bateau a favorisé, simultanément, la mise en texte de la particularité de la passion qu’ont connue les amants et la permanence de leur foi en la vertu : […] cette aventure m’a plus convaincu que tous les arguments de la liberté de l’homme et du mérite de la vertu. Combien de gens sont faiblement tentés et succombent. Pour Julie, mes yeux le virent et mon cœur le sentit : elle soutint ce jour-là le plus grand combat qu’âme humaine ait pu soutenir ; elle vainquit pourtant. (NH 392) Du coup, le silence sur le lac implique « une tension vertueuse » (Starobinski 1961, 148). Il semble devenir le lieu de la lutte intérieure contre les désirs interdits et un couvoir des réflexions sur la liberté de l’homme et du mérite de la vertu. Il a tout de même, parallèlement à la fonction philosophique, deux fonctions dramatiques. Il a d’abord apporté, autant que les mots et les couleurs, les touches finales à la configuration des deux personnages dont la vertu est « durement » 7 mise à l’épreuve. Ensuite il a laissé voir que les amants d’antan s’aiment toujours, ce qui est un fait inattendu, un coup de théâtre. « C’était folie que de vouloir fouler le sol de son premier exil » disait Philonenko (1984, 101). Ce coup de théâtre trouve son ultime forme dans la déclaration d’amour de Julie la veille de sa mort : Vous m’avez crue guérie, et j’ai cru l’être. […] Oui, j’eus beau vouloir étouffer le premier sentiment qui m’a fait vivre, il s’est concentré dans mon cœur. Il s’y réveille au moment qu’il n’est plus à craindre ; il me soutient quand mes forces m’abandonnent ; il me ranime quand je me meurs. Mon ami, je fais cet aveu sans honte ; ce sentiment resté malgré moi fut involontaire ; il n’a rien coûté à mon innocence ; tout ce qui dépend de ma volonté fut pour mon devoir : si le cœur qui n’en dépend pas fut pour vous, ce fut mon tourment et non pas mon crime. J’ai fait ce que j’ai dû faire ; la vertu me reste sans tache, et l’amour m’est resté sans remords. (NH 564) Outre qu’il lance la diégèse ou qu’il reflète le portrait ou qu’il anticipe des épisodes, le silence, en tant que pendant au secret, est également un principe de l’élaboration romanesque. Il participe de l’évolution, accélérée ou ralentie, aussi bien vers l’intrique que vers le dénouement. Il fonctionne doublement en tant qu’il est gardé ou divulgué. Julie considère la passion qu’elle porte à Saint-Preux un secret : « Il faut donc l’avouer, dit-elle, ce fatal secret trop mal déguisé ». Divulgué, il a favorisé 6 Ce sont les expressions que M. de Wolmar attribue à Julie, dans la lettre IV, 14 ; il trouve en elle une personne éminemment vertueuse qui a enterré cruellement ses sentiments envers Saint-Preux afin de ne pas succomber à la tentation de la trahison et de l’infidélité. 7 Julie déplore l’attitude de son mari qui a tenu à ce qu’elle ait un tête-à-tête avec Saint preux et elle la trouve cruelle : « Wolmar, dit-elle, il est vrai, je crois mériter votre estime ; mais votre conduite n’en est pas plus convenable, et vous jouissez durement de la vertu de votre femme. » (NH 386)

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