AGAPES FRANCOPHONES 2017
Salwa TAKTAK Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ 294 un nouveau départ de la relation : Les amants s’aiment maintenant d’intelligence ; il a permis au couple de s’épanouir ; ils échangent des lettres d’amour. Ils s’amusent à badiner, à se reprocher, à se confesser, à s’embrasser (I, 14), à faire l’amour (I, 29) et à en refaire (I, 55). Le secret divulgué instaure un calme entre les deux protagonistes qui rompt avec la tension décelée dans les trois lettres liminaires. Sa valeur pacificatrice est perceptible quand ce couple révèle son histoire à Edouard (I, 58/60). Son action a permis d’élargir le cercle de ses « adjuvants » que forment Claire et M. d’Étange. En fait, Edouard se pénètre d’admiration pour la nature de la passion qui unit les deux jeunes gens et promet même de les aider. Toutefois, la révélation d’un secret n’est pas souvent bénéfique au couple. L’annonce de la relation de Julie avec son précepteur à son père (I, 63) provoque une suite d’événements assez accélérés – L’emportement violent du père de Julie (la scène de l’altercation)/les soufflets attribués à Julie et les coups à la mère/la chute de Julie et la perte de son enfant – qui ont abouti à la séparation du couple (I, 63), au départ de Saint-Preux (I, 65) et au mariage de Julie (III, 18). Le secret supposé divulgué, celui du duel envisagé entre Edouard et Saint-Preux, (I, 56), participe également de l’intrigue. Il a mis, d’après Claire (I, 62), la réputation de Julie en danger. Il l’a aussi précipitée à prendre la décision d’éloigner Saint-Preux de la ville : « Il ne me reste que toi, ma douce amie ; daigne penser, parler, agir pour moi ; je remets mon sort en tes mains ; […]. Sépare-moi pour jamais de moi-même, donne-moi la mort s’il faut que je meure, mais ne me force pas à me percer le cœur de ma propre main. » (NH 120) Si le secret révélé participe tantôt du bonheur tantôt du malheur des amants, s’il déclenche les événements ou s’il les accélère, le secret gardé, lui, tend à immobiliser une vie paisible à Clarens. Après le mariage de Julie, le secret tu de la passion de la jeunesse a garanti une vie conjugale sereine et heureuse. Écoutons Julie s’expliquer sur sa décision de taire à son mari sa relation avec Saint-Preux : Cependant les raisons qui m’ont retenue dès le commencement prennent chaque jour de nouvelles forces, et je n’ai pas un motif de parler qui ne soit une raison de me taire. En considérant l’état paisible et doux de ma famille, je ne pense point sans effroi qu’un seul mot y peut causer un désordre irréparable. […] Je me sens si loin de ce que j’étais, si sûre de ce que je suis, qu’il s’en faut peu que je ne regarde ce que j’aurais à dire comme un aveu qui m’est étranger et que je ne suis plus obligée de faire. (NH 299-300) M. de Wolmar de son côté se retient de dire, pendant six ans, ce qu’il sait des anciennes amours de sa femme avec Saint-Preux. Son silence inquiète tellement Julie qu’elle en parle brûlement à Claire : « un pareil secret n’est rien pour lui, et il y pense trop peu pour se faire un grand effort de n’en pas parler. » (NH 368). Si Rousseau contraint les mariés à garder leurs secrets c’est pour qu’ils continuent à exister sur le même paradigme de la sagesse sur lequel il les a placés ; Julie, « prêcheuse », est perspicace ; elle œuvre à protéger sa famille et à lui épargner les secousses. Wolmar est sage ; il cherche à guérir sa femme plutôt qu’à la châtier. Tous les deux savent se servir du silence tel de Jaucourt l’a identifié :
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