AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence et écriture du silence dans Julie ou la Nouvelle Héloïse de J. J. Rousseau _____________________________________________________________ 295 Il est une sorte de silence qui a beaucoup de grandeur et sublimité de sentiment en certain cas. Il consiste à ne pas daigner parler sur un sujet dont on ne pouvait rien dire sans risquer, ou démontrer quelque apparence de bassesse d’âme, ou de faire voir une élévation capable d’irriter les autres. ( Encyclopédie , art. « silence ») Le silence crée le personnage avant son entrée effective en scène (Le portrait de Julie décelé d’après les lettres de Saint-Preux). Il déclenche, lance, précipite et accélère les évènements. Il se manifeste comme un motif littéraire qui crée et agit sur les personnages et qui contribue à la structuration de la trame de l’histoire. Le silence ne renvoie donc pas au vide ; il ne déroute pas le lecteur ; il n’est pas « immotivé » (Genette 1966, 240). Il intensifie l’émotion dans la scène du lac IV, 17 et dans celle de l’« altercation dangereuse » (NH 117). « Le silence est plus pathétique que les cris et les larmes », disait Leclerc (1979, 202). La mise en texte de la scène – sachant que « Rousseau a le goût du théâtre » (Lecercle 1979, 227) – laisse voir que le sentiment s’y « exprime souvent avec plus d’éloquence » (202) et que le silence est plus proche de la perfection que toute écriture. Rousseau veut convaincre le lecteur de la sincérité de l’émotion en remplaçant « la rhétorique discursive par [celle] du cœur ». (Lefebvre 1997, 51). Le silence dans la situation d’énonciation épistolaire, acte et lieu de communication, s’annonce comme une langue polyphone qui assure la communication au même titre que la langue articulée qui à son tour s’en sert pour former, transformer et modaliser le discours. 2. Le silence dans le discours Le silence dans l’énoncé implique l’ absence d’une particule d’une construction syntaxique. La phrase qui en admet est dite elliptique en référence au grec έλλειψις /« elleipsis » ( Petit Robert 1992) qui signifie « manque » et au latin ellipsis qui veut dire « suppression d’un mot » ( Gaffiot 2000 ) ou « omission » (Scaliger, cité dans Surgers 2007, 165) 8 . Elle continue, bien qu’elle soit amputée, à produire un sens. Pierre Fontanier définit l’ellipse comme suit : « [Elle] consiste dans la suppression de mots qui seraient nécessaire à la plénitude de la construction, mais que ceux qui sont exprimés font assez entendre pour qu’il ne reste ni obscurité ni incertitude » (1968, 305). L’ellipse hante les discours épistolaires dans Julie.. . Mais nous nous limitons aux exemples les plus pertinents. L’asyndète, par exemple, rend compte de la joie euphorique qui s’empare de Saint-Preux quand Julie lui promet de n’être à personne sans son consentement : « Julie, laisse-moi respirer ; tu fais bouillonner mon sang, tu me fais tressaillir, tu me fais palpiter ; ta lettre brûle comme ton cœur […]. » (NH 160) Elle traduit également le désarroi de l’amant déchu en proie aux peines du désir interdit : « Mais se trouver auprès d’elle, mais la voir, la toucher, lui parler, l’aimer, l’adorer, et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi » (NH 391). Julie affectionne ce style quand 8 « […] il y a une figure que les Grecs nomment ellipse, et nous Omission : elle consiste à omettre une chose si nécessaire que même non dite, on la comprend ». La définition de Scaliger semble trouver son fondement dans celle que proposait Térence : « Omnium hominum pessimus . Ellipse dit la même chose qu’omission. » (Lamy 1998, 219)
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