AGAPES FRANCOPHONES 2017
Salwa TAKTAK Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ 296 elle se livre à des épanchements dans le récit récapitulatif de sa vie dans la lettre III, 18 le lendemain de son mariage : « Il y a six ans à peu près que je vous vis pour la première fois ; vous étiez jeune, bien fait, aimable ; d’autres jeunes gens m’ont paru plus beaux et mieux faits que vous ; aucun ne m’a donné la moindre émotion, et mon cœur fut à vous dès la première vue ». (NH 250). L’asyndète traduit le mal de la profonde tristesse dont a souffert Julie après la perte de son innocence : « Chère cousine, il faut gémir, nous aimer, nous taire : et s’il se peut, effacer, à force de vertus, une faute qu’on ne répare point avec des larmes ! Ah ! ma pauvre Chaillot ! » (NH 61) Le silence est également marqué par la contraction. L’épistolier souvent enclin à « interpréter ce qui est dit, [et] à deviner ce qui n’est pas dit » (Rousseau 1964, XXXVII) se plaint, s’explique, se justifie, digresse, commente mais il n’est jamais rassasié. Plusieurs énoncés se terminent par des expressions du genre « en un mot » (20 occurrences), ou « deviner le reste » ou « tout » (« tout m’alarme », / tout mon prix est dans ton estime » / « toute la nature est morte »). La contraction tente d’endiguer le flux de l’émotion trahi par l’insuffisance de la langue. Le procédé traduit parfois l’incontournable beauté physique et morale de Julie que Saint Preux peine à décrire : C’est cette union touchante d’une sensibilité si vive et d’une inaltérable douceur ; c’est cette pitié si tendre à tous les maux d’autrui ; c’est cet esprit juste et ce goût exquis qui tirent leur pureté de celle de l’âme ; ce sont, en un mot, les charmes des sentiments, bien plus que ceux de la personne, que j’adore en vous. (NH 10) Il symbolise aussi la perplexité d’un amant éconduit épuisé d’avoir tant patienter : « Que dire ? comment rompre un si pénible silence ? ou plutôt n’ai-je pas déjà tout dit, et ne m’as-tu pas trop entendue ? Ah ! tu en as trop vu pour ne pas deviner le reste ! » (NH 15). La contraction laisse entendre le désespoir de Saint Preux, d’un amant contraint à quitter sa patrie pour oublier son amour : Milord Edouard, qui retourne à Rome, vous remettra cette lettre en passant, et vous fera le détail de ce qui me regarde. Vous connaissez mon âme, et vous devinerez aisément ce qu’il ne vous dira pas. Vous connûtes la mienne, jugez aussi de ce que je ne vous dis pas moi-même. Ah ! milord, vos yeux les reverront ! (NH 293) Elle traduit, avec la maxime, l’élan d’un désespoir aigu que Julie a enduré lors du départ de Saint -Preux à Meillerie : « […] le temps du bonheur est passé comme un éclair ; […] Tout m’alarme et me décourage ; […] je ne lis pas dans l’avenir des maux inévitables ; mais je cultivais l’espérance, […] Que sert, hélas ! d’arroser le feuillage quand l’arbre est coupé par le pied ? » (NH 52). De même, elle tend à dire le goût du renoncement à la parole face à une douleur inexprimable, telle celle qui assaille Saint-Preux, lors de son départ à Paris, se sentant trahi par Julie : Je ne vous parlerai point de l’effet que produisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne vous dirai rien de ma douleur stupide et de mon insensé désespoir ; vous n’en jugerez que trop par l’égarement inconcevable où l’un et l’autre m’ont entraîné. (NH 152)
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