AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence et écriture du silence dans Julie ou la Nouvelle Héloïse de J. J. Rousseau _____________________________________________________________ 297 Le silence est nettement rendu par la suspension de toute une partie de la phrase ; c’est ce que Lecercle (1979, 201) appelle « la réticence ». Le procédé est utilisé, entre autres, par Saint-Preux pour dire qu’il est submergé par un sentiment si indescriptible qu’il suspend la parole à son palais : « Permets, permets que je savoure le bonheur inattendu d’être aimé...aimé de celle... Trône du monde, combien je te vois au-dessous de moi ! » (NH 17). Il est encore exprimé par des phrases intrinsèquement elliptiques ; des formules reviennent souvent dans la lettre : « la parole expire sur mes lèvres » « Elle a je ne sais quoi de magique ». Le « Je ne sais quoi » est répété dix-sept fois. Il traduit souvent les limites de l’analyse et l’impuissance de l’énoncé discursif. Ce procédé reflète l’impuissance d’un amant, Saint-Preux, saisi, simultanément, par la peur de déplaire à Julie, par le sentiment de culpabilité et par la distance qu’elle lui affiche : « Cent fois le jour je suis tenté de me jeter à vos pieds, […]. Toujours un effroi mortel glace mon courage ; mes genoux tremblent et n’osent fléchir ; la parole expire sur mes lèvres, et mon âme ne trouve aucune assurance contre la frayeur de vous irriter. » (NH 12). Le « je ne sais quoi » traduit l’émotion d’un amant pénétré d’admiration pour le paysage du Valais dont la beauté lui coupe le souffle : Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l’air qui rend les couleurs plus vives, […] enfin le spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui ravit l’esprit et les sens ; on oublie tout, on s’oublie soi-même, on ne sait plus où l’on est. (NH 45-46) Il traduit la nature indescriptible du sentiment nostalgique qui s’empare de Saint-Preux à l’écoute d’une chanson lui rappelant ses amours de jeunesse : La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants ; […] Nous ne pouvons-nous empêcher, Claire, de sourire, Julie de rougir, moi de soupirer, quand nous retrouvons dans ces chansons des tours et des expressions dont nous nous sommes servis autrefois. (NH 461) Il dit enfin l’incapacité de Claire d’exprimer sa peur du présage du voile qu’elle a vu dans son songe funeste : « Le voile ! ce voile !... Il a je ne sais quoi de sinistre qui me trouble chaque fois que j’y pense. » (NH 470) Le silence se moule dans d’autres types de phrases qui se taisent sur le développement d’un sujet que l’énonciateur tient pourtant à énoncer. Saint- Preux aurait aimé parler de son voyage à Vevai à Julie mais c’est la passion qui le lui interdit. Il pensait tellement à elle qu’il ne s’est pas rendu compte du trajet effectué : « Je ne puis vous parler de mon voyage ; à peine sais-je comment il s’est fait. […] Je voulais vous décrire ce que je verrais. Vain projet ! Je n’ai rien vu que vous, et ne puis vous peindre que Julie. » (NH 37). La prolepse renseigne aussi sur des silences. Cette figure de style instaure le suspense et crée un horizon d’attente chez le lecteur. C’est le style que Julie emploie pour retenir l’attention de Saint-Preux sur la question du duel qu’il n’aurait pas dû provoquer : « Si vous deviez en cette occasion prendre fait et cause pour moi, c’est ce que nous verrons tout à l’heure : en attendant, vous ne sauriez disconvenir que la querelle ne soit parfaitement étrangère à votre honneur particulier ». (NH 101) Julie use de ce style d’écriture par précaution. Elle risque que la lettre tombe entre les mains d’une tiers personne qui déjouera le rendez-
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