AGAPES FRANCOPHONES 2017

Salwa TAKTAK Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ 298 vous nocturne (I, 54). Écrire l’essentiel dans la lettre I, 53 renseigne une fois de plus sur sa perspicacité et sa prudence : Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette après-midi chez ma Fanchon, je t’expliquerai le reste et te donnerai les instructions nécessaires : que si je ne le puis, je les laisserai par écrit à l’ancien entrepôt de nos lettres, où, comme je t’en ai prévenu, tu trouveras déjà celle-ci : car le sujet en est trop important pour l’oser confier à personne. (NH 96) Le silence s’impose aux épistoliers qui s’écrivent souvent en cachette. Du coup, ils sont contraints à interrompre leur discours aussitôt qu’ils sont découverts. Les lettres se terminent souvent par des phrases du genre « il faut finir cette lettre » On relève huit occurrences (p. 43,49,77,91, 272, 293, 482, 566). Le silence s’avère apodictiquement consubstantiel au langage. Il intervient dans la phrase pour la couper en deux moments, pour déjouer la linéarité des mots et des significations ou carrément pour l’interrompre, ce qui est propre au langage émotif propre à la lettre. Il nourrit les mots isolés, détachés de leur contexte syntaxique et les gonfle de sens… Il trône dans la structure trouée de « vides » et de « blancs » pour dire plus que les signes linguistiques s’ils n’en étaient pas entourés. Il permet de faire jaillir ce qui s’y cache. L’enjeu est de faire triompher la sincérité du sentiment, la démesure dans l’expression de la beauté de l’être aimé, Julie, du sentiment amoureux, de la tristesse, de la déception, de la joie, etc. L’histoire de la rhétorique ne conçoit-elle pas l’ellipse, en tant que déclinaison du silence, comme « l’un des éléments du style de la passion » ? (Aquien et Molinié 1996, 146) ; Lamy rapporte en fait, dans l’article « ellipse » qu’« une passion violente ne permet jamais de dire tout ce que l’on voudrait dire. La langue est trop lente pour suivre la vitesse de ses mouvements » (1998, 218). En outre, Scaliger disait, déjà, que « l’omission de mot est le signe d’une très grande passion : admiration, amour, haine, colère » 9 (Surgers 2007, 165). Conclusion Le silence dans La Nouvelle Héloïse est un motif constant ; il dit les attitudes et les états d’âme des personnages et il articule, ainsi, les événements constitutifs du récit (l’histoire) ; il compose, également, à côté des structures syntaxiques et lexicales, les discours des protagonistes. Les différentes manifestations du silence, sur les plans dramatique et discursif se succèdent autant qu’elles se mêlent. Ainsi structuré, le silence s’investit de fonctions pragmatiques : il permettrait d’abord, de communiquer, par degrés, l’adéquation de la passion avec la vertu qui est l’une des assises de la Julie ; ensuite, d’installer progressivement la thématique de la sensibilité, caractéristique de la littérature du XVIII e siècle et enfin d’apporter aux mots le sens qu’un discours intégral et complet - sans manques ni trous ou silences - ne saurait leur attribuer. 9 « Defectus verborum, pathos maxime significat : admirationem, amorem, odium, iram. »

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