AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marques scripturales du silence. L’emploi de l’italique dans les récits de Henri Thomas _____________________________________________________________ 303 Malgré l’importance de son œuvre, Henri Thomas reste un auteur méconnu. Son lectorat est constitué de pairs parfois considérables (Maurice Blanchot, Jacques Derrida ou Philippe Jaccottet), mais ses romans sont peu lus par le large public. Comment s’explique cette faible visibilité ? Pourquoi cet écrivain dont l’œuvre a été saluée par la presse de son temps 15 et par des noms importants du champ littéraire reste-t-il cependant confidentiel ? Nous devons peut-être rapporter cette invisibilité, tout d’abord, au fait que son œuvre atteint la maturité dans les années cinquante et soixante, une période d’épanouissement pour les avant-gardes, d’effervescence idéologique et politique. Or, Henri Thomas n’est pas un militant. Bien qu’attiré par le communisme dans sa jeunesse, il a vite abandonné toute forme d’engagement. L’auteur n’est pas un révolutionnaire non plus sur le plan esthétique car son œuvre est « peu visible, protégée dans son invisibilité par une certaine indifférence pour les formes et les techniques nouvelles. » (Blanchot 1986, 45) Mais cette invisibilité est due aussi à une cause interne. Même si les récits d’Henri Thomas sont facilement accessibles à première vue, le lecteur a du mal à les comprendre en profondeur. La simplicité du langage employé donne une fausse impression de transparence car le message ne se laisse pas facilement pénétrer et le sens reste quasiment hermétique. À cette discrétion de l’œuvre correspond aussi une discrétion de la vie de l’auteur qui, bien que présent dans le monde littéraire de son époque, a toujours été perçu par les autres comme une personne réservée. L’ innommable qui représente le noyau dur des récits d’Henri Thomas et autour duquel s’agglutine toute l’œuvre de l’auteur, se laisse appréhender sous la forme de l’excès ou de l’austérité, représentés par l’épiphanie et par la disparition. Il est mis en rapport avec une quête ontologique qui confronte l’individu à la profondeur de son être et à l’essence du monde. Au niveau du texte, il est signalé par des marques lexicales, syntaxiques et sémantiques spécifiques qui rendent le discours ambigu soit par le recours à l’abstraction, soit par la divagation. La réticence se propage donc dans le récit à tous ses niveaux et s’impose comme une macro-figure discursive. Hésitant et « récalcitrant », incitant et rétif, annonçant et ajournant le sens, le récit devient ainsi un point de tension qui affecte irrémédiablement la relation entre les instances locutoires et détermine une communication atypique. Afin de déceler la manière dans laquelle la réticence influence l’allocution, il est indispensable d’analyser son inscription effective, visible, palpable dans le texte, comme un signe clairement orienté vers le lecteur. Cela est possible en nous rapportant aux marques scripturales immédiatement repérables, comme l’italique, par exemple. L’emploi abondant de celui-ci est déjà le signe d’un style particulier et du rapport de l’auteur à son texte. Henri Thomas collectionne dans ses récits des objets chargés d’un sens symbolique. Tous ces objets (la touffe d’herbe, l’aigle de mer, l’orange marine, la relique, etc.), choisis en raison de leur pouvoir d’évocation, contribuent à imprimer la réticence dans le récit. Ce qui nous est donné à lire, n’est pas écrit 15 Parmi les revues qui ont consacré des numéros et des articles àHenri Thomas, on retrouve: le numéro d’automne 1986 (n° 30) de la revue Obsidiane , le fronton de La N. R. F. de novembre 1989 (n° 442), le numéro d’hommage de la même revue, publié peu de temps après la mort de Thomas (octobre 1994, n° 501), le hors-série 1991 de la revue Sud et le volumineux Cahier Henri Thomas , publié en 1998 par les éditions Le temps qu’il fait.

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