AGAPES FRANCOPHONES 2017

Dana-Maria UNGUREANU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 304 concrètement dans le texte, mais est transmis, d’une manière particulière, à travers un discours qui laisse entendre plus qu’il ne dit et auquel ces objets contribuent grâce à leur pouvoir d’évocation. Si ces objets jouent un rôle important dans le discours réticent, c’est en raison de leur double référence : d’un côté, ils renvoient à une réalité concrète, immédiatement palpable, de l’autre côté ils suggèrent l’innommable sous sa forme d’épiphanie ou de disparition. Cette double référence que nous remarquons à propos des objets- symboles se propage aussi au niveau verbal. Les carnets de l’auteur foisonnent d’expressions, de mots, de titres et de citations qu’il collectionne pareils à des objets précieux. Chaque mot, chaque citation ainsi retenue, est lié à une expérience singulière. Mais ces mots ou expressions ne sont pas présents uniquement dans les carnets. Ils quittent souvent le domaine intime pour se nicher dans le texte même des récits et interpeller le lecteur par leur présence insolite. Mais quel est le rôle précis de ces mots dans l’économie du discours réticent ? Nous retiendrons pour l’analyse, parmi ces objets langagiers, un type précis : les mots et les expressions sur lesquels l’auteur attire volontairement l’attention, en leur donnant une forme graphique particulière – l’italique. La signalisation graphique répond, en général, à une nécessité du dire, à ce qui constitue toute expression, qu’elle soit écrite ou orale, c’est-à-dire, sa rencontre avec une non-coïncidence foncière du signe et du signifiant. Cette rencontre peut se faire à travers des formes fixes, appartenant au texte imprimé (points de suspension, tirets, guillemets, italique, majuscules), mais aussi dans la genèse du texte, à travers la rature. La graphie particulière contribue à « creuser dans la langue une sorte de langue étrangère, et confronter tout le langage au silence, le faire basculer dans le silence. » (Deleuze 1973, 89) Nous pouvons remarquer dès le début le fait qu’Henri Thomas emploie largement ces procédés de mise en évidence et notamment. Bien qu’il s’agisse souvent d’un usage ordinaire (pour mentionner une expression 16 , pour introduire un mot qui sera analysé 17 , pour reprendre le titre d’un livre, pour donner la réplique d’un personnage sans mettre le tiret, pour signaler une citation, à la place des guillemets), certains mots en italique apparaissent comme par hasard. Leur emploi ne se justifie pas du point de vue linguistique et leur apparition est nécessairement liée à une volonté de frapper le regard du lecteur et signaler ainsi le terme. Le rôle premier de l’italique est de marquer la présence d’un élément hétérogène comme la présence d’un corps étranger que son fonctionnement expulserait normalement. Henri Thomas fait de cette propriété un usage poétique. L’italique a une valeur performative car il fait signe sans être signe et constitue ainsi une façon spéciale de transmission du message car il indique un double sens du mot qui n’est pas celui auquel on songe d’ordinaire. 16 Blecher, dans un passage d’ Un Détour par la vie , s’interroge sur la pertinence d’une expression qui le séduit : « Il pense qu’il est heureux depuis toujours. Est-ce qu’on doit dire : depuis toujours , ou seulement : qu’il a toujours été heureux ? Le premier n’est pas correct, mais il préfère depuis toujours . » (31) 17 « Ce qui m’avait égaré c’était ce mot de charité . C’est là que j’ai déraillé en répondant que je ne jugeais pas. Ne pas juger ce n’est pas la même chose que faire preuve de charité. » (Thomas 1969, 139)

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