AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marques scripturales du silence. L’emploi de l’italique dans les récits de Henri Thomas _____________________________________________________________ 305 Nous observons la présence de cette typographie notamment dans les romans des dernières années. Leur emploi laisse transparaître une sensibilité particulière de l’auteur à la valeur intrinsèque du mot. Le mot abandonne ainsi son statut discret et s’extrait de la chaîne signifiante, pour se montrer dans une dimension sémantique nouvelle et se charger d’une singulière efficacité. Tout mot qui se détache typographiquement d’une façon ou d’une autre dans le continuum d’un discours fait interférer l’ordre du référent et celui du discours. Ce mot se distingue dans l’ensemble et induit l’idée qu’il faudrait y voir plus qu’un simple élément de l’énonciation. Par la typographie particulière, le mot attire l’attention sur lui et invite à être exploré sous sa dimension polysémique, connotative ou de sous-entendu. En mettant ainsi en relief un vocable, l’auteur lui attache une importance particulière et lui donne une valeur d’intensité. Henri Thomas utilise l’italique pour ses différentes fonctions : valeur intensive, ironique, sous-entendu, souci de clarté. À chaque fois, à travers l’italique, le mot se trouve emphatisé ce qui, d’un côté, révèle une sensibilité à part de l’auteur pour le vocable et, de l’autre côté, invite le lecteur de chercher le sens au-delà de la référence immédiate. Henri Thomas partage cette sensibilité avec Julien Gracq qui, en analysant l’œuvre d’André Breton, voit dans cette marque typographique un élément qui, paradoxalement, appâte et intrigue le lecteur à la fois. Nom, verbe ou adjectif, il polarise autour de lui un univers de significations possibles et il évoque visuellement un au-delà du sens normal. Mentionnons tout d’abord le fait que l’italique peut être employé pour attirer l’attention sur un personnage. Dans le roman Le Goût de l’éternel , le personnage principal, loin de sa famille, songe : « […] c’est l’heure où la petite piscine, dans le jardin de la Géode, scintille follement, et elles s’y plongent, toutes les trois… » (53) Ce pronom en italique n’est pas motivé par une raison langagière. L’accent qui tombe ainsi sur les trois femmes les singularise car, pour le personnage, elles ne sont pas des femmes quelconques. En mettant ce pronom en italique, les personnages sont singularisés et l’affection pour elles transperce effectivement le mot. Nous retrouvons cette même raison dans La Relique , lorsque le commissaire souligne, à travers un adverbe, l’intérêt qu’il porte à l’enquête sur le vol de l’objet sacré : « Il a repris l’enquête personnellement , ainsi qu’il le souligne ». (56) Dans d’autres cas, l’expression en italique vient signaler qu’elle n’est pas appropriée au contexte. C’est le cas d’un fragment du roman Une saison volée : « Paul songeait à remercier Dordivian, mais les mots qui lui vinrent aux lèvres furent : Voilà qui devient sérieux . » (129) Au lieu d’un simple « merci », Paul prononce une phrase incompréhensible dans le contexte où il se trouve et qui apparaît comme un dérèglement énigmatique. De même, suite à une opération chirurgicale, Chalier, le personnage principal du Parjure , est incapable de nommer le paysage marin qui l’entoure : « Si je ne m’étais pas dit d’abord : C’est le fond de la mer , qu’est-ce que ce serait ? J’essaie de me dire : C’est un sous-bois , et de le voir, mais impossible. » (81) Même s’il est évident qu’il ne se trouve pas au fond de la mer ou dans un sous-bois, et qu’il sache très bien qu’il s’est réfugié sur une île, et qu’il est en train de se promener sur une plage – il sent les galets sous ses pieds et la brise de la mer sur ses joues, comme il le fait remarquer lui- même quelques pages à l’avance –, les mots pour désigner l’endroit lui manquent. L’italique vient signaler ici un désaccord entre le signe et le sens, un brouillage de désignation, comme si le personnage, suite à la perte de la vue,

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