AGAPES FRANCOPHONES 2017
Panaït Istrati, le briseur de silence _____________________________________________________________ 341 orchestrèrent contre lui une campagne haineuse et calomnieuse allant jusqu’à l’accuser d’être un agent de la Sigouranţa roumaine et un proche de la Garde de fer. Quant à Romain Rolland, s’il refusa de s’associer au lynchage, il ne lui en retira pas moins son amitié, l’accusant d’être devenu un ennemi de la Révolution. « Rien, lui écrit-il en octobre 1929, de ce qui a été écrit depuis dix ans contre la Russie, par ses pires ennemis, ne lui a fait tant de mal que ne lui en feront vos pages » (Istrati-Rolland 1989, 327). Dès lors c’est une véritable conspiration du silence qui s’instaura autour de l’œuvre de celui qui avait été présenté à ses débuts comme « le Gorki balkanique » (Istrati 2006, 418) par Rolland lui même. Et bien que des circonstances objectives- la mort d’Istrati en 1935, la faillite des éditions Rieder et la guerre - aient assurément contribué à cette occultation, il ne paraît cependant pas douteux que la pression idéologique exercée par l’intelligentsia de gauche, particulièrement forte après guerre, n’ait joué un rôle important dans cet effacement. Car, en dépit de la réédition en 1968 par les éditions Gallimard des récits, mais pas de Vers l’autre flamme , sous l’impulsion de son ami Joseph Kessel, l’œuvre resta dans l’oubli. Ce n’est qu’en 2006, le communisme s’étant effondré, que son témoignage sera republié pour la première fois depuis soixante-quinze ans. Authentique conteur dans la tradition des rhapsodes orientaux, Istrati a mis dès ses débuts sa parole littéraire au service de son idéal de justice et de liberté en peignant dans plusieurs de ses récits l’injustice et la misère accablant les paysans et les ouvriers de son pays. Exalté par l’espoir d’amélioration sociale de ce prolétariat dont il connaissait les souffrances de l’intérieur, il crut sincèrement au changement promis par la révolution prolétarienne. Découvrant rapidement les dérives qu’elle avait engendrées et refusant de les cautionner, c’est par l’expression littéraire qu’il choisit tout naturellement de les dénoncer et de briser le silence qui recouvrait le mensonge idéologique. Réprouvé et rejeté, son œuvre éclipsée, le vagabond roumain s’impose cependant à la postérité, par son refus de l’imposture et de la soumission à l’oppression, comme un exemple de dignité humaine, et c’est à lui que revient l’immense prestige moral d’avoir, l’un des premiers, osé clamer au monde ce que bien des esprits brillants de son époque eurent la faiblesse, ou la mauvaise foi, de taire. Bibliographie Arendt, Hannah, La crise de la culture , Paris, Gallimard, 1972. Camus, Albert, L’Homme révolté , Paris, Gallimard, Collection Folio/Essais, 1951. Geblesco, Elisabeth, Panaït Istrati et la métaphore paternelle , Paris, Editions Economica, 1999. Istrati Panaït, Vers l’autre flamme , T.II , « Soviets 1229 », Paris, Les Editions Rieder, 1929. Istrati Panaït, Vers l’autre flamme , T.III, « La Russie nue », Paris, Les Editions Rieder, 1929. Istrati, Panaït - Rolland Romain, Correspondance intégrale , Valence- Paris, Canevas Editeur, 1989. Istrati, Panaït, Œuvres I, II, III, Paris, Phébus libretto, 2006.
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