AGAPES FRANCOPHONES 2017

Frederica ZEPHIR Université de Nice-Sophia Antipolis, France _____________________________________________________________ 340 souffrances en brisant la chape de silence des intellectuels abusés par la propagande ou enferrés dans la mauvaise foi. Il écrit: Des yeux que je n’oublierai jamais, des voix qui tonnent encore dans mon cœur, m’ont jeté sur les épaules des charges qui m’écrasent et que je ne peux plus soutenir. Je vois sur mon papier l’image des hommes hâves, squelettiques, aux regards fous, chancelant de colère autant que de privations et qui me disent: ‒ À la façon dont nos Pravda parleront de toi nous saurons si, à l’étranger, tu as tenu parole ou si tu n’es qu’une fripouille. (Istrati 2006, 569) Ecrit par Istrati, le premier tome de Vers l’autre flamme , qui relate son périple ainsi que les détails de la persécution de l’ouvrier Roussakov à travers lequel le Guépéou visait son gendre opposant Victor Serge, constitue donc un témoignage retentissant sur la réalité du communisme tout comme le cri de révolte d’une personnalité passionnée. Car Istrati, être de sentiment, idéaliste pétri d’humanité, communiste de cœur mais rejetant les doctrines dont il se méfie, a ressenti la réalité soviétique comme la trahison de son idéal, la ruine des espoirs de progrès et de justice qu’il avait placés dans la Révolution. Cette désillusion ainsi que la déception cruelle causée par la réaction de Romain Rolland qui, refusant de prendre en compte sa parole, l’exhorte au silence au nom de « bien de la cause », explique alors la virulence de ton de son pamphlet mais aussi ses accents désespérés. A cette dénonciation véhémente d’Istrati, que certains accusèrent de partialité en dépit des marques évidentes de sincérité présentes dans le texte, la démonstration implacable de Boris Souvarine dans La Russie nue, fondée sur l’examen de cas précis dûment référencés, apporte un complément irrécusable et parfaitement objectif. Quant à Soviets1929 de Victor Serge, d’une portée différente puisque l’auteur dénonce le dysfonctionnement du régime dans la perspective trotskiste d’une amélioration possible, le constat d’échec de la Révolution est tout aussi irréfutable. Dès lors, en écrivant Vers l’autre flamme , c’est non seulement sa voix que le révolté Istrati faisait entendre mais aussi celle d’opposants sincères et honnêtes indignés comme lui de la perversion du système et de la trahison de la Révolution d’Octobre. Grâce à son statut d’écrivain reconnu le romancier roumain devenait ainsi le porte-voix de ceux dont la parole était réprimée en URSS et dans l’Internationale. C’est ce qu’il expose dans ces lignes en forme d’avertissement au lecteur : Les trois livres qui paraissent sous ce titre: Vers l’autre flamme sont écrits en collaboration, mais bien distinctement. Si je les publie sous mon seul nom [...] c’est parce que je les approuve des deux mains, non pour m’approprier leurs idées, mais pour assurer leur diffusion. Car, ce qui est épouvantable [...] c’est qu’un homme, dont le « nom » n’a pas droit de cité, ne puisse se faire entendre, eût-il cent fois raison. Or je tiens qu’on entende le plus loin possible la voix de mes amis... Cette démarche courageuse, pour ne pas dire héroïque compte tenu du contexte politique et idéologique de l’époque, Istrati la paya très cher en devenant la bête noire de la presse et des intellectuels de gauche qui

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