AGAPES FRANCOPHONES 2017
Panaït Istrati, le briseur de silence _____________________________________________________________ 339 mondial au moment où sa condition était particulièrement dramatique et de fournir des arguments aux forces réactionnaires ? Mais, à l’inverse, pouvait-il renoncer à lui-même, à sa sincérité, renier ses propres valeurs en gardant le silence sur les tares du régime, avalisant ainsi les crimes commis au nom de la révolution, et se faisant le complice du mensonge organisé qui trompait ce même prolétariat ? C’est ce dilemme qu’il expose dès son retour dans ses lettres à Rolland, espérant trouver en lui un réconfort à sa détresse morale et un soutien pour trancher cette impérieuse question ; il lui écrit en avril 1929: Je ne sais toujours pas comment je dois agir au sujet de la Russie. Je sais que je dois en écrire le livre [..] mais quoi dire qui ne soit pas funeste , et qui rende service aux vrais révolutionnaires ? La plume et le papier me dégoûtent, dès que j’essaie, tant soit peu, de me mentir à moi- même. (Istrati-Rolland 1989, 303-304) Ecrivain désormais célèbre, révélé par les milieux intellectuels de gauche sous le patronage de Romain Rolland, les impressions d’Istrati sur l’URSS étaient en effet attendues avec beaucoup d’intérêt. Or, si son expérience lui avait permis de recueillir une somme d’informations dévoilant la quotidienneté de la vie au pays de la révolution prolétarienne et constituait un témoignage à la fois unique et irréfutable, celui-ci s’inscrivait cependant en faux avec la représentation que les sympathisants de gauche s’en faisaient, et que l’Internationale communiste tentait d’accréditer auprès des masses populaires. Car Istrati, qui avait effectué la majeure partie de son périple en-dehors des circuits officiels, et dont la personnalité marginale et indépendante lui avait permis de nouer des liens privilégiés avec la population, avait perçu tous les dysfonctionnements de la société soviétique. Ainsi les lettres qu’il adresse à Rolland pour tenter de le convaincre de la nocivité du régime, font apparaître à partir de la fin de son voyage une évolution de la stratégie discursive dans laquelle la référence à l’éthos est très appuyée comme dans ce courrier du 1 er décembre 1928 où il écrit: Mon plus grand avantage - que n’ont pas les autres écrivains, pas même Gorki et Barbusse - c’est que je mène une vie de rue, non de palace […] Sachez qu’en dépit de tout ce que l’on flagorne, l’ouvrier- le vrai, celui qui n’est qu’un des bras de l’usine - ne parle jamais à ses « camarades » supérieurs comme il parle quand nous sommes entre nous. Or, en ce sens, ni Gorki ni Barbusse, n’ont su gagner la confiance des ouvriers et des paysans. […] Pour ceux-ci, ils ne sont que des écrivains. Et ce n’est qu’au « copain » que l’ouvrier parle à cœur ouvert. Je suis resté ce « copain ». On me reconnaît facilement et on m’aborde comme on veut. Parfois on m’épuise. Mais ma récolte est formidable et unique . (Istrati-Rolland 1989, 291) Torturé par le dilemme de parler ou de se taire, écrasé par le poids de sa responsabilité, c’est au nom de la morale qu’Istrati choisit de briser le silence. Revendiquant une posture éthique et non politique, il se sent en effet redevable de la vérité aux yeux du prolétariat international et, surtout, comptable envers les victimes du régime, investi par elles du devoir de témoigner de leurs
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