AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silences, mode(s) d’emploi. De la poétique du silence dans Les Choses et Un homme qui dort de Georges Perec _____________________________________________________________ 351 encore pire : les contacts étaient impossibles. Il pouvait leur arriver, pendant une semaine entière, de ne parler à personne. Il put sembler bientôt que toute vie s’arrêtait en eux. Du temps passait, immobile [...] Ils n’éprouvaient ni joie, ni tristesse, ni même ennui, mais il pouvait leur arriver de se demander s’ils existaient encore, s’ils existaient vraiment [...] ils étaient au cœur du vide.(LC 119-122) Ainsi, le silence fait partie de la vacuité qui dévore les personnages. De plus, nous voyons bien qu’il s’agit d’une sorte d’auto-affirmation qui ne peut avoir lieu à l’aide des paroles qui, jamais prononcées, sont vouées à rester sans réponse. C’est moins de la déshumanisation, mais de la dépersonnalisation d’un personnage anonyme, immobile et muet qu’il s’agit dans Un homme qui dort . À partir du jour de l’examen et le refus d’y assister, ce tu fera le vide autour de lui et en lui. Manet van Montfrans (1999) affirme que le tu « est à la fois celui dont on parle et celui à qui on parle, héros et narrataire, dissimule un je-narrateur dont la voix se trouve multipliée par des échos venus d’ailleurs ». (78) Selon Montfrans, un tel dispositif énonciatif permet la mise en jeu de la focalisation complexe : premièrement l’usage du tu non identifiable rend possible le récit de l’expérience d’indifférence et d’amnésie volontaire qui d’ailleurs est raconté par celui qui la vit ; deuxièmement, en contournant l’énonciation du contenu précis d’une mémoire, les jeux de voix actualisés par l’usage du tu ne suggèrent pas l’importance de la conscience du tu : Ils contournent un vide, un silence – tout en le soulignant [...], le tu d’ Un homme qui dort semble hésiter entre la distance impliquée par l’emploi d’un il , celui dont on parle, et d’un je qui, à la fois narrateur et protagoniste, endosse la pleine responsabilité de l’histoire qu’il raconte. (1999, 79) La deuxième personne du singulier peut aussi désigner le lecteur et son emploi serait donc une manière d’inscrire le lecteur dans le récit. Le tu du personnage renvoie à la fois à il, distancié et impersonnel et à de multiples je : celui du narrateur ou/et celui du lecteur (Yvan 2007, 146). La simultanéité des positions ou situations possibles produit une confusion constante entre le narrateur, le personnage et le lecteur. Cette indétermination de la voix narrative, aussi bien que la confusion, voire la cohésion de la sphère intradiégétique avec la sphère extradiégétique signifie, d’après Frédéric Yvan, une voix qui échappe à toute localisation. Cet échappement de la voix narrative révèle simultanément une non adhérence, un défaut d’inscription ou de déposition du sujet dans l’écriture. En outre, le langage dans le roman s’effondre : on lit « jusqu’à ce que les mots perdent leur sens, que la phrase la plus simple devienne bancale, chaotique » (UHQD 46) ; « les mots émettent avec leur bouche des messages apparemment pourvus de sens » (UHQD 58) ; le monde extérieur « dissout le langage, brouille les signes » jusqu’à ce que « des mots sans suite porteurs de sens embroussaillés tournent en rond autour de toi » (UHQD 90). Signifiants sans signifiés, les mots ne sont plus que les sons ou les graphes non seulement indéchiffrables mais également désamarrés. Cette défaillance des signes désigne une exténuation du sens mais plus précisément aussi une stase hors le langage. Ainsi, nous pouvons constater que dans les textes étudiés toutes les

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