AGAPES FRANCOPHONES 2017
Alla ZHUK Université de Picardie – Jules Verne, France _____________________________________________________________ 350 baignaient pas, ils ne lui appartenaient pas et ne lui appartiendraient jamais. Comme si un ordre très ancien avait établi, une fois pour toutes, une règle stricte qui les excluait : [...] on ne leur adresserait pas la parole. Ils resteraient les inconnus, les étrangers. (LC 120) Le silence du couple est évidemment une forme de la phobie sociale, qui est d’ailleurs renforcée par le fait qu’ils se retrouvent dans la position des immigrés confrontés à une autre culture et à de nouvelles valeurs. La solitude sociale déclenche le processus de l’oubli du corps social. L’abandon du système social établi veut dire l’abandon d’une mémoire collective et la sortie de la sphère de l’humain : Il y a plusieurs mémoires : familiale, professionnelle, nationale, qui utilisent les points de repères collectifs du corps social . Il y a donc une localisation de la mémoire au niveau d’un corps social. C’est pourquoi la distanciation des personnes qui représentent la mémoire collective est la marque de la dégénérescence de la civilisation. (Giromini 2003, §32) À cela s’ajoute l’absence d’enfants et de parents dans Les Choses . Le manque d’univers enfantin et parental sert à la fois à souligner l’infantilisme du couple et à marquer l’espace déshumanisé dans lequel ils existent. Véronique Anglard (1997) déclare que c’est la démesure qui déshumanise l’homme. Dans le cas des Choses, la démesure est bien évidente et fait l’objet du récit. Or, il s’agit maintenant de ce qui vient pour remplacer l’humain ; de quelle déshumanisation peut-on donc parler ? En revenant aux Choses, nous nous permettons de parler de la réification des personnages. Le renversement au niveau de l’objet de l’histoire et de ses actants pousse à se poser la question de l’expression des personnages auxquels le sujet du roman se rattache. Le titre du roman, Les Choses, aussi bien que l’apparition tardive des personnages « vivants » de Jérôme et Sylvie, dicte au lecteur la stratégie de la lecture et de l’interprétation de l’œuvre : ce sont les choses et les objets 4 qui seront au cœur du récit. Néanmoins, la présence du couple, sans lequel le chosisme serait impossible à imaginer, actualise le discours sur la dégradation de l’univers (en termes de l’opposition humain/inhumain). La langue pour Jérôme et Sylvie n’est qu’un instrument de travail, comme l’était le marteau pour l’homme primitif. Avec la disparition de la fonction expressive (émotive) et l’esthétique du langage, Jérôme et Sylvie deviennent des objets et tout le roman peut se lire comme un article dans un dictionnaire. Les personnages de Les Choses sont définis à partir de l’énumération des objets qui l’entourent et qui le constituent. La dégradation de l’activité langagière est donc résultat du déclin moral et de la déception des personnages : Leur solitude était totale [...] Ils n’avaient avec les collègues de Sylvie que des rapports lointains, et souvent distants [...] Nulle invitation chaleureuse, nulle amitié vivace : c’était une chose qui ne poussait pas à Sfax [...] Avec les autres, avec les employés français de la Compagnie Sfax-Gafsa ou des Pétroles, avec les musulmans, avec les juifs, avec les pieds-noirs, c’était 4 Nous ne faisons pas de distinction épistémologique entre les choses et les objets.
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