AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silences, mode(s) d’emploi. De la poétique du silence dans Les Choses et Un homme qui dort de Georges Perec _____________________________________________________________ 349 Nous nous sommes arrêtés sur les points développés par Kretschmer pour plusieurs raisons : tout d’abord, nous retrouvons tous les symptômes de la perte de parole dans Un homme qui dort, ce qui induit une réflexion sur le rapport du sujet parlant vers le monde environnant: est-il actif dans son choix du refuge ou passif, victime qui subit la répression corporelle et/ou mentale ? Deuxièmement, dans la description des états qui entraînent le mutisme, Kretschmer aborde les questions de l’animalité et de l’intégration d’un malade dans la société et de la possibilité de sa bonne intégration au sein d’un groupe, la problématique qui devient un des leitmotivs des romans en question. Heinz Hartmann étudie le mutisme volontaire chez les enfants (1968) et affirme qu’il existe des particularités du caractère qui sont à la base du développement du mutisme comme l’absence d’initiative, l’entêtement, l’humeur capricieuse, l’humeur instable et l’infantilisme. Il croit que de tels patients sont toujours en opposition avec toute nouvelle situation et qu’ils ont peur de tout changement. Cette position est proche de celle de Jérôme et Sylvie. Paradoxalement, leur travail est étroitement lié à l’activité langagière (des sociologues de la première partie du roman, institutrice après le déménagement à Sfax dans la seconde partie) ; et pourtant, nous y retrouvons de nombreux indices de la réticence ou encore les communications phatiques; en outre, c’est le moment de la rupture au sein du couple – la conjonction « et » dans Jérôme et Sylvie n’est pas celle d’addition, mais déjà celle de l’opposition. Le fait que Sylvie seule gagne leur vie la met en position de mère. La conduite de Jérôme, par contre, ressemble beaucoup à celle que décrit Heinz Hartmann : elle est propre aux enfants qui se nourrissent des fantasmes et des rêves irréalisables sans s’en rendre compte. Jérôme d’abord avait essayé de trouver du travail [...] Ce fut peine perdue : les études de motivation n’existaient pas en Tunisie, ni les mi-temps, et les rares sinécures étaient trop bien tenues ; il n’avait pas de qualification ; il n’était ni ingénieur, ni comptable, ni dessinateur industriel, ni médecin. On lui offrit, à nouveau, d’être instituteur ou pion ; il n’y tenait pas : il abandonna très vite tout espoir [...] Il entreprit divers projets [...] qu’il ne sut mener à bien. Il traînait dans les rues, [...] arpentait le port, errait dans le marché. Il allait au musée, échangeait quelques mots avec le gardien de la salle, regardait quelques instants une vieille amphore, une inscription funéraire, une mosaïque : Daniel dans la fosse aux lions, Amphitrite chevauchant un dauphin [...] il écrivait à ses amis des lettres un peu tristes qui restaient souvent sans réponse. (LC 116-117) Le lien extrêmement étroit instauré entre la vie quotidienne et l’impossibilité perpétuelle d’accéder aux biens voulus fait penser à l’aliénation de la société marxienne d’où découle le désir de l’enfermement dans une cellule confortablement protégée de la réalité austère : Nulle âme qui vive : derrière les portes toujours closes, rien d’autre que des corridors nus, des escaliers de pierre, des cours aveugles [...] Ils marchaient, silencieux, désorientés, et ils avaient parfois l’impression que tout n’était qu’illusion, que Sfax n’existait, ne respirait pas. Ils cherchaient autour d’eux des signes de connivence. Rien ne leur répondait. C’était une sensation presque douloureuse d’isolement. Ils étaient dépossédés de ce monde, ils n’y
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