AGAPES FRANCOPHONES 2017
Anne STAQUET Université de Mons, Belgique _____________________________________________________________ 40 ridiculisée, alors même qu’elle semble être défendue. En agissant de la sorte, Descartes peut éviter la querelle entre Galilée et Bellarmin. Il peut dire que la Terre ne bouge pas par rapport à la couche atmosphérique, qui est dans son voisinage immédiat. Mais il va de soi que le point de comparaison de la terre n’est pas la couche atmosphérique mais le soleil et il est tout aussi évident que, selon la définition même de Descartes, par rapport à ce point de comparaison, la Terre se meut. La position cartésienne ressemble à une concession, puisque, contrairement à Galilée, il accepte de soutenir l’idée que l’héliocentrisme et de l’ordre de la pure l’hypothèse. Pourtant son mouvement de retrait constitue aussi une belle avancée. En effet, de cette manière, il affirme que la position officielle est également une hypothèse, dans la mesure où seul le point de comparaison change. Autrement dit, sans avoir l’air d’y toucher et en montrant patte blanche, il relativise les deux points de vue et sous-entend que la vérité admise n’est rien d’autre qu’une hypothèse. Plus encore que le jeu d’équivoques, qui fonctionne ici sur le mode du trompe l’œil puisqu’il joue sur le changement de point de vue, l’utilisation de ces stratégies dissimulatrices ne vise pas seulement à présenter de manière neutre deux points de vue différents, mais contient un caractère offensif caché. Autrement dit, il ne s’agit pas de faire vivre ensemble deux positions diverses, mais de cacher à certains lecteurs non pas tant l’autre position que toutes ses conséquences, qui sont de nature à miner profondément le point de vue présenté comme l’officiel et celui ouvertement défendu par l’auteur. L’exemple du traitement de l’héliocentrisme par Descartes montre que le silence ou le retrait ne sont pas systématiquement des positions défensives ou, plus exactement, qu’elles peuvent, tout en étant des mesures de protection, constituer aussi des manières d’avancer des positions fermes et contraires, voire constituer des attaques à l’égard du pouvoir. Bibliographie Baillet, Adrien, La vie de Monsieur Descartes , Hildesheim-New York, Olms, 1972 [1691]. Bruno, Giordano, L’infini, l’univers et les mondes , Trad. De l’italien par Bertrand Levergois, Paris, Berg International, 1987 [1584]. Cavaillé, Jean-Pierre, Descartes. La fable du monde , Paris, Vrin-EHESS, 1992. Sabine Chaouche (éd.), Le « Théâtral » de la France d’Ancien Régime. De la représentation de soi à la représentation scénique , Paris, Honoré Champion, 2009. Descartes, René, Œuvres , édition de Adam et Tannery, Paris, Vrin, 1996, éd. Augmentée [1974]. Galilée dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, trad. René Fréreux et François de Gandt, Paris, Seuil, 1992 [1632]. Hildesheimer, Françoise, Monsieur Descartes. La fable de la raison , Paris, Flammarion, 2010. Leroy, Maxime, Descartes. Le philosophe au masque , 4 livres, 2 volumes, Paris, Éditions Rieder, 1929. Pagès, Frédéric, Descartes et le cannabis : pourquoi partir en Hollande , Paris, Éditions Mille et une Nuits, 1996. Staquet Anne, Descartes et le libertinage , Paris, Éditions Hermann, Paris, 2009. Staquet, Anne, « La mise en scène du monde chez Descartes », in : Chaouche, Sabine, Le « Théâtral » de la France d’Ancien Régime. De la représentation de soi à la représentation scénique , Paris, Honoré Champion, 2009, p. 237-260.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=