AGAPES FRANCOPHONES 2017
Comment dire sans dire. L’exemple de l’héliocentrisme de Descartes _____________________________________________________________ 39 définit le mouvement proprement dit : « transport d’une partie de la matière, ou d’un corps, du voisinage de ceux qui le touchent immédiatement, et que nous considérons comme en repos, dans le voisinage de quelques autres ». (AT IX-2, 76) Cette manière de considérer les corps les uns par rapport aux autres et de jouer sur leur voisinage immédiat va permettre à Descartes d’intervenir dans la querelle entre l’Église et Galilée, puisque, bien évidemment, ce qui est aussi en jeu dans cette question du mouvement, c’est le mouvement de la terre. Grâce à ces définitions posées de manière détachée dans la seconde partie du texte, Descartes va pouvoir réaliser un véritable tour de passe-passe dans la troisième partie de ses Principes , partie qui traite « du monde visible ». Descartes commence ainsi par ce qui ressemble bien à un mouvement de retrait, puisqu’il affirme que la terre ne se meut pas. L’article 28 s’intitule justement : « Qu’on ne peut pas proprement dire que la Terre ou les Planètes se meuvent, bien qu’elles soient ainsi transportées ». (AT IX-2, 113) Il rappelle qu’il a précédemment démontré que, à proprement parler, le mouvement se détermine par rapport aux parties qui le touchent directement. Cela signifie donc, précise-t-il, que, par rapport à l’atmosphère terrestre – ce avec quoi la terre est immédiatement en contact –, la terre ne peut être dite en mouvement. Descartes semble ici adopter la position scolastique et abandonner Copernic et Galilée à leur sort, même s’il rappelle malgré tout qu’on peut dire qu’une même chose, en même temps, se meut et ne se meut pas, selon le point de comparaison. Et Descartes insiste apparemment sur le fait que sa position est en accord avec les dogmes religieux, dans l’article suivant qu’il intitule : « Que même en parlant improprement et suivant l’usage, on ne doit point attribuer de mouvement à la Terre, mais seulement aux autres Planètes ». (AT IX-2, 113) Descartes semble donc confirmer sa position orthodoxe, mais d’une manière qui insinue déjà le doute, car pourquoi n’octroyer le mouvement qu’aux autres planètes si ce n’est pour des raisons qui sont d’ordre religieux et non scientifiques. À la fin de ce même article 29, il reprend l’exemple du marin sur son vaisseau pour faire voir à l’imagination que le mouvement de la Terre ne peut être envisagé : Que si néanmoins ci-après, pour nous accommoder à l’usage, nous semblons attribuer quelque mouvement à la Terre, il faudra penser que c’est en parlant improprement et, au même sens que l’on peut dire quelque fois de ceux qui dorment et sont couchés dans un vaisseau, qu’ils passent cependant de Calais à Douvres, à cause que le vaisseau les y porte. (AT IX-2, 115) Or, l’exemple fonctionne en réalité tout à fait à l’inverse de ce qu’il prétend. En effet, il présente une image et, de ce fait, c’est à l’imagination qu’il s’adresse. Or, comment l’imagination peut-elle concevoir qu’il est inapproprié de se représenter celui qui dort sur le navire comme ne se déplaçant pas, alors qu’il est transporté de Calais à Douvres. C’est évidemment l’inverse qui serait paradoxal : prétendre qu’il n’a pas bougé en passant d’un pays à l’autre sous prétexte qu’il dormait. Alors qu’il semble s’accorder avec la position officielle, Descartes parvient à montrer combien celle-ci est impropre et absurde. Elle signifierait sinon qu’on ne peut pas prétendre qu’on s’est déplacé chaque fois que, plutôt que de marcher, on a utilisé un moyen de transport. La position orthodoxe est
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