AGAPES FRANCOPHONES 2017

Anne STAQUET Université de Mons, Belgique _____________________________________________________________ 38 et un être soumis. La manière dont il va, dans ce texte, présenter le géocentrisme et l’héliocentrisme va nous permettre d’en juger. Il va à n’en point douter jouer d’équivoque. L’ambiguïté va se concentrer sur la question du mouvement et s’appuyer sur le référentiel. Descartes donne, dès le départ, deux définitions du mouvement : selon soi-disant l’usage commun – déplacement d’un lieu en un autre et donc action impliquant un déplacement –, puis ce qu’il est vraiment. Pour ce faire, il reprend l’image du navire – image qui, dans les textes anciens, est fréquente, mais concerne généralement l’orientation du mouvement du bateau vers un port 22 – et file la métaphore en imaginant un marin assis sur la poupe de cette embarcation : le marin est en mouvement par rapport à la terre ferme, mais pas par rapport au vaisseau. Or le mouvement (à savoir celui qui se fait d’un lieu en un autre, car je ne conçois que celui-là, et ne pense pas aussi qu’il en faille supposer d’autres en la nature) le mouvement donc, selon qu’on le prend d’ordinaire, n’est autre chose que l’action par laquelle un corps passe d’un lieu en un autre. Et tout ainsi que nous avons remarqué ci-dessus, qu’une même chose en même temps change de lieu et n’en change point, de même nous pouvons dire qu’en même temps elle se meut et ne se meut point. Car celui, par exemple, qui est assis à la poupe d’un vaisseau que le vent fait aller, croit se mouvoir, quand il ne prend garde qu’au rivage duquel il est parti et le considère comme immobile, et ne croit pas se mouvoir, quand il ne prend garde qu’au vaisseau sur lequel il est, pour ce qu’il ne change point de situation au regard de ses parties. Toutefois, à cause que nous sommes accoutumés à penser qu’il n’y a point de mouvement sans action…, nous dirons que celui qui est ainsi assis est en repos, puisqu’il ne sent point d’action en soi, et que cela est en usage. (Art. 24, AT IX-2, 75-76) Cette explication est loin d’être innocente. D’abord, on remarquera que Descartes s’arrange pour y préciser que seul le changement physique existe, refusant de la sorte discrètement les diverses conceptions du mouvement qu’on trouve dans la scolastique ainsi que l’explication habituelle de la transsubstantiation 23 . Ensuite, sa formulation montre bien que ce qui tient de l’usage commun – et l’usage commun vise ici davantage les doctes que le peuple – n’est pas la relativité du mouvement, mais le fait qu’il soit lié à l’action : il est donc en accord avec le principe d’inertie. Mais la relativité qui est présente dans cette définition va avoir des conséquences tout à fait déterminantes et participe de la manœuvre. Elle est déclinée sous une forme un peu différente lorsqu’il 22 Giordano Bruno, dans son ouvrage L’infini, l’univers et les mondes [trad. Bertrand Levergois, Paris, Berg International, 1987] et Galilée dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde [trad. René Fréreux, Paris, Seuil, 1992] ont déjà repris cette image dans une perspective assez semblable à Descartes. J’ai analysé cette image dans mon article « Quand les philosophes voyagent... Déplacements réels, imaginaires et rhétoriques chez quelques philosophes du XVII e siècle », in Cadernos de Literatura Comparada, Deslocações Criativas , n° 24/25, Porto, Edições Afrontamento/ Instituto de Literatura Comparada Margarida Losa, 2013, p. 389-423 et en ligne. URL : http://ilc- cadernos.com/index.php/cadernos/article/view/149 23 Cette réduction du mouvement à son sens moderne était déjà présente dans son Monde ou Traité de la lumière .

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