AGAPES FRANCOPHONES 2017

Comment dire sans dire. L’exemple de l’héliocentrisme de Descartes _____________________________________________________________ 37 Descartes remplace donc l’idée d’un monde se situant dans les espaces imaginaires par celui d’explications imaginaires. Néanmoins, dans les deux cas, il prétend de la même façon au caractère véridique de ce qu’il propose. L’article 43 des Principes précise : Et certes, si les principes dont je me sers sont très évidents, si les conséquence que j’en tire sont fondées sur l’évidence des Mathématiques, et si ce que j’en déduis de la sorte s’accorde exactement avec toutes les expériences, il me semble que ce serait faire injure à Dieu, de croire que les causes des effets qui sont en la nature, et que nous avons ainsi trouvées, sont fausses : car ce serait le vouloir rendre coupable de nous avoir créés si imparfaits, que nous fussions sujets à nous méprendre, lors même que nous usons bien de la raison qu’il nous a donnée. (AT IX-2, 123) C’est parce que son explication donne de meilleures raisons de la manière dont fonctionne le monde qu’elle doit être acceptée. Remarquons que, comme dans le Monde , le Discours , les Méditations et le début des Principes , Dieu se retrouve garant de la connaissance. Pourtant, un glissement s’est opéré ici : si on ne reconnaît pas la vérité de ce qui est ainsi obtenu, on fait injure à Dieu et on le rend coupable d’une imperfection. Autrement dit, ceux qui risquent de ne pas pouvoir atteindre à la certitude, ce ne sont pas ceux qui, au nom de la science, relativiseraient la parole sacrée. Au contraire, ce sont les théologiens qui sont mis en difficulté dans la mesure où, au nom de la Bible et d’Aristote, ils risquent de refuser les conclusions auxquelles la raison aboutit et, partant, de faire de Dieu un être imparfait. On voit donc comment entre le début et la quatrième partie des Principes un retournement s’est subrepticement instauré, faisant désormais de la raison la référence. Et le stratagème est d’autant plus important, que cet ouvrage devrait être présenté et commenté par les Jésuites, lesquels ont en mains l’essentiel de l’enseignement de l’époque. Il y a, en outre, entre les espaces imaginaires du Discours et les hypothèses des Principes , une différence qui, dans le contexte de l’époque, est sans doute moins anodine qu’elle peut sembler aujourd’hui, même si, dans un cas comme dans l’autre, il n’affirme pas directement la véracité de l’explication et que, au contraire, il semble insister sur son caractère fictif. On aperçoit immédiatement qu’il s’agit, dans les deux cas, de prendre ses précautions face à la vérité religieuse et scolastique officielle. Par ce biais, Descartes parvient à éviter l’affrontement tant avec l’Église qu’avec l’institution scolaire. Mais cela va plus loin. Parler d’hypothèse, fût-elle fausse, n’est pas insignifiant. Le premier procès de Galilée avait abouti au compromis suivant : traiter de l’héliocentrisme était permis mais comme d’une hypothèse et nullement comme de la vérité, notion réservée à la Bible ; ce à quoi, comme on le sait, Galilée ne s’était pas conformé. En parlant dans ce texte d’hypothèses, Descartes semble d’emblée admettre ce qu’on demandait à Galilée. Sa stratégie semble se justifier par la vocation de manuel scolaire que revêt ses Principes de philosophie. S’il veut que celui-ci intègre les collèges jésuites, il a donc tout intérêt à mettre en évidence sa soumission envers l’Église. Toutefois, il ne faut pas pour autant en conclure, comme cela a souvent été fait, que Descartes préfère renoncer à ses conceptions ou qu’il est un pleutre

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