AGAPES FRANCOPHONES 2017

Anne STAQUET Université de Mons, Belgique _____________________________________________________________ 36 laissé libre les espaces imaginaires, Descartes se les approprie donc. Mais il va s’en emparer pour y décrire un monde semblable en tout point au monde réel, mais dont les principes de fonctionnement et de création sont exclusivement mécaniques. Il va donc de la sorte montrer qu’on peut expliquer le monde par des principes purement matériels. Il s’agit ainsi d’utiliser une notion scolastique – les espaces imaginaires – pour la faire jouer contre les opinions admises par les scolastiques, tout en donnant l’impression de rester dans la ligne autorisée. En effet, il se développe dans un espace créé par l’institution du savoir. 4. De la fiction aux hypothèses En fait, à l’exception des trois essais qu’il donne pour juger de sa méthode à la fin de son Discours , ce n’est que dans ses Principes qu’il donnera vraiment à voir l’ensemble de sa physique. Cet ouvrage est particulièrement intéressant pour mon propos. Il s’agit bien de son Monde , mais présenté de manière à s’accorder avec les scolastiques. C’est ce qu’il annonce à Huygens : Peut-être que ces guerres scolastiques seront cause que mon Monde se fera bientôt voir au monde, et je crois que ce serait dès à présent, sinon que je veux auparavant lui faire apprendre à parler latin, et je le ferai nommer Summa Philosophiae, afin qu’il s’introduise plus aisément en la conversation des gens de l’école, qui maintenant le persécutent et tâchent à l’étouffer avant sa naissance, aussi bien les Ministres que les Jésuites 20 . Le texte finalement portera un autre nom, mais il s’agit bien du même ouvrage. En outre, ici, plus question de rester anonyme et de se cacher pour observer les réactions du monde face à sa science. Non seulement ce texte est signé, mais il est surtout destiné à remplacer, dans les écoles, les manuels aristotéliciens. Il lui faut donc y développer une grande ambiguïté, afin qu’il puisse être adopté par les Jésuites, mais, en même temps, transformer mine de rien les conceptions de l’époque ou, à tout le moins, se prêter simultanément à une toute autre lecture. Observons comment il y présente la question de l’héliocentrisme. Il ouvre la quatrième partie de son texte sur l’article suivant : « Que pour prouver les vraies causes de ce qui est sur la Terre, il faut retenir l’hypothèse déjà prise, nonobstant qu’elle soit fausse. » ; et il l’explique de la sorte : Bien que je ne veuille point qu’on se persuade que les corps qui composent ce monde visible aient jamais été produits en la façon que j’ai décrite, ainsi que j’ai ci-dessus assez averti, je suis néanmoins obligé de retenir encore ici la même hypothèse, pour expliquer ce qui est sur la terre, afin que, si je montre évidemment, ainsi que j’espère faire, qu’on peut, par ce moyen, donner des raisons très intelligibles et certaines pour toutes les choses… qui s’y remarquent , et qu’on ne puisse faire le semblable par aucune autre invention, nous ayons sujet de conclure que, bien que le monde n’ait pas été fait au commencement de cette façon, et qu’il ait été immédiatement créé de Dieu, toutes les choses qu’il contient ne laissent pas d’être maintenant de même nature, que si elles avaient été ainsi produites 21 . 20 Lettre à Huygens du 31 janvier 1642 ; AT III, 523. 21 Descartes, Principes IV, Art. 1 ; AT IX, 201.

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