AGAPES FRANCOPHONES 2017
Comment dire sans dire. L’exemple de l’héliocentrisme de Descartes _____________________________________________________________ 35 l’imaginaire le récit biblique 17 . Et pas de doute que Descartes est bien conscient de concurrencer le récit de la Genèse, comme le confirment ses propos à Mersenne : « Je vous dirais que je suis maintenant après à démêler le chaos, pour en faire sortir de la lumière, qui est l’une des plus hautes et des plus difficiles matières que je puisse jamais entreprendre ; car toute la physique y est presque comprise. » 18 Quoi qu’il en soit, Descartes va si loin qu’il lui semble nécessaire, par moments, de se défendre de vouloir occuper la place de Dieu. Il ne faut donc nullement réduire la fable du monde à une stratégie de protection, comme cela a si souvent été fait. Certes, la fonction de protection n’est pas absente, mais elle n’est certainement pas la seule raison du recours à la fable lorsqu’il est question de la science chez Descartes. 3. Faire changer les conditions Le retrait de son ouvrage n’est certainement pas un renoncement. Même s’il ne se départira pas d’une certaine prudence, Descartes ne se limite évidemment pas à cette position strictement défensive de non-publication. Il avoue changer de stratégie et espérer, par la publication de son Discours , faire modifier les conditions sociopolitiques, afin de rendre la publication de sa physique possible : « car enfin je n’ai parlé comme je l’ai fait de ma Physique, qu’afin de convier ceux qui la désireront, à faire changer les causes qui m’empêchent de la publier » 19 . Il se pourrait d’ailleurs que cet aveu, qui peut apparaître comme naïf et incroyablement confiant, participe de la manœuvre étant donné la position particulière de Mersenne, au centre d’un réseau qui rassemble la plupart des intellectuels de l’époque. Dans son Discours de la méthode , faisant allusion à son Monde , il rappelle l’idée de la fiction qu’il avait élaborée pour son Traité de la lumière : Même pour ombrager un peu toutes ces choses, et pouvoir dire plus librement ce que j’en jugeais, sans être obligé de suivre ni de réfuter les opinions qui sont reçues entre les doctes, je me résolu de laisser tout ce monde ici à leurs disputes, et de parler seulement de ce qui arriverait dans un nouveau, si Dieu créait maintenant quelque part, dans les Espaces Imaginaires, assez de matière pour le composer, et qu’il agitait diversement et sans ordre les diverses parties de cette matière, en sorte qu’il en composa un Chaos aussi confus que les Poètes en puissent feindre, et que, par après, il ne fit autre chose que de prêter son concours ordinaire à la Nature, et la laisser agir suivant les Lois qu’il a établies. (AT VI, 42) La stratégie est plus subtile qu’elle n’y paraît, comme peut déjà le laisser penser le fait qu’il n’hésite pas à donner, dans son Discours , les raisons de son recours à la fiction. Il s’agit bien de présenter sa science comme une fable, afin d’éviter d’avoir à réfuter les conceptions généralement admises. Mais il s’agit aussi et surtout de feindre de rester dans la ligne autorisée. Les scolastiques ont créé et 17 En outre, selon Cavaillé, la fable a aussi pour fonction de permettre le déploiement de l’imagination scientifique dans un monde où la science commence seulement à se détacher de l’expérience sensible. Jean-Pierre Cavaillé, Descartes. La fable du monde , Paris, Vrin-EHESS, 1992, p. 180. 18 Lettre à Mersenne du 23 décembre 1630 ; AT I, 194. 19 Lettre à Mersenne du 27 avril 1937 ; AT I, 368.
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