AGAPES FRANCOPHONES 2017

Anne STAQUET Université de Mons, Belgique _____________________________________________________________ 34 « […] je pense avoir trouvé un moyen pour exposer toutes mes pensées en sorte qu’elles satisferont à quelques-uns et que les autres n’auront pas occasion d’y contredire » 14 . Le recours à la fable constitue donc bien aussi une ruse destinée à lui frayer un chemin au travers de la censure tout en se faisant entendre de quelques-uns. Certes, les censeurs ne sont pas idiots au point de ne pas comprendre ce qui se cache derrière la fable, mais jusqu’à la condamnation de Galilée, où il devient interdit de présenter la théorie héliocentrique même sur le mode de la simple hypothèse, Descartes avait toutes les raisons de penser que sa ruse de la fable, qui sauvait les apparences en amplifiant le caractère hypothétique de son explication du monde, lui permettrait de publier sa physique mécaniste sans être inquiété. D’ailleurs, dans l’autre passage du Monde , où il est question de la fable, Descartes insiste sur le fait qu’il n’y présente celle-ci que comme une hypothèse, dans laquelle s’y peuvent d’ailleurs même trouver quelques faussetés : « Et pour faire ici un Tableau qui vous agrée, il est besoin que j’y emploie de l’ombre aussi bien que des couleurs claires. Si bien que je me contenterai de poursuivre la description que j’ai commencée, comme n’ayant d’autre dessein que de vous raconter une fable. » (AT XI, 48) Dans ce texte, Descartes insiste à nouveau non seulement sur le fait que l’histoire qu’il raconte peut être fausse – ce n’est qu’une histoire et même une fable –, mais aussi sur le caractère plaisant de celle-ci 15 . Précisons cependant que ce n’est pas parce qu’il a recours à l’explication fabuleuse que Descartes renonce pour autant à toute prétention à la vérité. Il ne cesse de jouer sur plusieurs tableaux et il ne renonce pas à la vérité à laquelle l’entendement peut accéder pour prendre possession de l’imaginaire. Dans le premier passage cité du Monde , Descartes précise bien que la vérité transparaîtra à travers la fable. En outre, le plaisir du lecteur revient comme un élément déterminant de son recours à la ruse de la fable. Pourtant, l’image d’un amuseur public colle mal avec notre représentation de Descartes. Faut-il considérer qu’il affiche là une légèreté servant à masquer, une fois de plus, ses véritables intentions ou bien, réellement, veut-il aussi plaire à son public et le séduire ? Cette dernière interprétation, au premier abord scandaleuse, peut pourtant avoir un fondement si on y réfléchit. En effet, pour faire passer son explication mécaniste du monde, Descartes ne doit pas seulement convaincre les savants de l’époque – remarquons que son Monde est son premier ouvrage rédigé en français – mais aussi modifier l’imaginaire social. Or, celui-ci est occupé par une autre histoire, celle que racontent la Bible et les prêtres qui l’interprètent et la font connaître au public 16 . Dans ces conditions, il est ingénieux de raconter une autre histoire. Mais si on se place sur le terrain des fables, il faut non seulement que son histoire convainque par la limpidité de ses raisonnements, mais plus encore qu’elle séduise. Si l’histoire est plaisante, elle sera racontée et, de bouches à oreilles, elle pourra concurrencer dans 14 Lettre à Mersenne du 13 novembre 1629 ; AT I, 70. 15 Au XVII e siècle, la notion d’histoire – où ce qui était exposé était vrai – est opposée à la notion de fable, celle-ci étant trompeuse. Il est étonnant de constater que, dans un tel contexte, Descartes a choisi la plupart du temps le terme de « fable » plutôt que celui d’ « histoire » ou ceux plus neutres quant à la vérité de « roman » ou de « récit ». 16 Dans le monde catholique, la lecture de la Bible n’est toujours pas autorisée.

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