AGAPES FRANCOPHONES 2017
Comment dire sans dire. L’exemple de l’héliocentrisme de Descartes _____________________________________________________________ 33 lourde à porter. En effet, quelques années plus tôt, alors qu’il est en pleine rédaction de ce texte, il avoue à Mersenne apprécier tellement ce traité de physique qu’il n’entend rien publier d’autre que d’éventuels approfondissements d’une partie ou l’autre des thèses qu’il contient : « Et je ne pense pas après ceci me résoudre jamais plus de faire rien imprimer, au moins moi vivant : car la fable de mon Monde me plaît trop pour manquer à la parachever, si Dieu me laisse vivre assez longtemps pour cela ; mais je ne veux point répondre de l’avenir » 10 . L’avenir a fait que ce sera justement ce texte qu’il renoncera à publier. 2. La stratégie du Monde Aujourd’hui, on aurait tendance à penser que la publication anonyme ou le silence sont des choix qui exemptent de l’usage d’autres stratégies dissimulatrices. Or, c’est loin d’être le cas pour Descartes. Au début du Traité de la Lumière , Descartes annonce qu’il va présenter une fable 11 : Il me reste ici encore beaucoup d’autres choses à expliquer, et je serais même bien aise d’y ajouter quelques raisons pour rendre mes opinions plus vraisemblables. Mais afin que la longueur de ce discours vous soit moins ennuyeuse, j’en veux envelopper une partie dans l’invention d’une Fable, au travers de laquelle j’espère que la vérité ne laissera pas de paraître suffisamment, et qu’elle ne sera pas moins agréable à voir que si je l’exposais toute nue. (AT XI, 31) Ce passage est tout à fait étonnant non seulement par l’artifice utilisé, mais aussi par la raison qu’il donne de son usage. S’il présente une fable, ce serait pour plaire à son public et faire en sorte qu’il ne s’ennuie pas à la lecture de sa physique. Il ne fait guère de doute que le recours à la fable du monde dépasse le simple amusement littéraire. Il permet en effet aussi à Descartes d’éviter les querelles avec les scolastiques et les théologiens. Cette stratégie lui donne la possibilité de présenter un monde tout à fait semblable à celui-ci, mais qu’il peut expliquer depuis son origine uniquement sur base de principes mécaniques. En outre, dans son monde, Dieu se contente d’avoir créé un univers identique et à le maintenir selon les mêmes lois : il devient garant de la permanence des lois de la nature 12 . Toutes les explications scolastiques et bibliques peuvent ainsi aisément être laissées de côté et la question des miracles est ainsi évacuée. Descartes était particulièrement heureux de sa trouvaille, qui date de la fin des années 1620, comme en témoigne sa correspondance avec Mersenne 13 Mais il donnait alors la prudence comme principale raison du recours à la fable : 10 Lettre à Mersenne du 25 novembre 1630 ; AT I, 179. 11 Pour une analyse plus détaillée de ce recours à la fable, je renvoie à mon article « La mise en scène du monde chez Descartes » [in Sabine Chaouche (éd.), Le « Théâtral » de la France d’Ancien Régime. De la représentation de soi à la représentation scénique , Paris, Honoré Champion, 2009, p. 281-300] ainsi qu’à mon ouvrage Descartes et le libertinage [Paris, Éditions Hermann, Paris, 2009, p. 237-260]. 12 Or est-il que ces deux règles suivent manifestement de cela seul, que Dieu est immuable, et qu’agissant toujours en même sorte, il produit toujours le même effet. » Le Monde ou Traité de la Lumière , AT XI, 43. 13 . Cf. sa lettre déjà citée du 25 novembre 1630 ; AT I, 179.
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