AGAPES FRANCOPHONES 2017

Anne STAQUET Université de Mons, Belgique _____________________________________________________________ 32 continuer la vie que j’ai commencée en prenant pour ma devise : bene vixit, bene qui latuit ». Cette lettre confirme non seulement la position cartésienne en faveur de l’héliocentrisme, mais aussi sa volonté de ne pas affronter l’autorité religieuse ainsi que sa stratégie du retrait de sa physique. Ce choix peut d’autant plus surprendre que Descartes avait déjà décidé de publier ce texte anonymement, comme il l’annonce à Mersenne quelques années plus tôt : « Au reste, je vous prie de n’en parler à personne du monde ; car j’ai résolu de l’exposer en public, comme un échantillon de ma Philosophie, et d’être caché derrière le tableau pour écouter ce qu’on en dira. » 6 Pourquoi donc renonce-t-il à publier sa science à cause de son héliocentrisme après le second procès de Galilée, alors qu’il avait déjà opté pour une publication anonyme ? C’est que la publication clandestine reste dangereuse. Il suffit en effet d’une indiscrétion pour que l’auteur soit identifié. Certes, il vient depuis peu de s’installer dans les Provinces Unies 7 , préférant sans doute la tolérance religieuse au « langage confus qui règne dans les pays d’Inquisition », comme l’affirmera Adrien Baillet, son premier biographe et l’auteur de la légende de Saint-Descartes 8 . Cependant, bien qu’il n’ait encore rien publié, Descartes est loin d’être un anonyme. Il fait partie des intellectuels qui comptent. Il a fréquenté quelques cercles de discussions, il est en contact constant avec Mersenne, qui fait circuler dans le monde savant les idées des uns et des autres. Et puis, il a déjà été chargé par le cardinal de Bérulle, lequel a été impressionné par la force de son raisonnement, de fonder une philosophie chrétienne qui s’opposerait au pyrrhonisme à la Montaigne 9 . Descartes se sait donc observé. On comprend dès lors que la publication anonyme n’est pas forcément une solution offrant toutes les garanties. S’il y a dans son retrait une attitude de protection, bien compréhensible, il y a davantage. En effet, l’idée selon laquelle il voulait se cacher derrière sa publication pour voir ce que le monde en penserait, montre que, dès le départ, Descartes réfléchit aux stratégies à utiliser pour faire passer sa conception du monde. On est donc peut-être moins face à un poltron que face à un stratège. Ajoutons encore que sa décision de retirer son ouvrage doit avoir été votre vertu, me fait espérer que vous n’aurez que meilleure opinion de moi, de voir que j’ai voulu entièrement supprimer le Traité que j’en avais fait, et perdre presque tout mon travail de quatre ans, pour rendre une entière obéissance à l’Église, en ce qu’elle a défendu l’opinion du mouvement de la terre. » Lettre à Mersenne de février 1634 ; AT I, 281. 6 Lettre à Mersenne du 8 octobre 1629 ; AT I, 23. 7 C’est à la fin de l’année 1628 qu’il s’installe de manière presque définitive en Hollande et la lettre à Mersenne date de l’automne de l’année suivante. 8 Adrien Baillet, La vie de Monsieur Descartes , Paris, Daniel Horthelmes, 1691 ; Hildesheim-New York, Olms, 1972, t. I, p. 249. 9 Maxime Leroy va jusqu’à soupçonner une « fuite » ayant pour but de lui éviter de répondre à la demande de Bérulle. [Maxime Leroy, Descartes. Le philosophe au masque , 4 livres, 2 volumes, Paris, Éditions Rieder, 1929.] Pagès s’interrogera également sur la fuite de Descartes en terre de Hollande. [Frédéric Pagès, Descartes et le cannabis : pourquoi partir en Hollande , Paris, Éditions Mille et une Nuits, 1996.] Pour consulter une biographie tenant compte des dernières recherches sur Descartes, on pourra consulter l’ouvrage de Françoise Hildesheimer, Monsieur Descartes. La fable de la raison , Paris, Flammarion, 2010.

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