AGAPES FRANCOPHONES 2017
Comment dire sans dire. L’exemple de l’héliocentrisme de Descartes _____________________________________________________________ 31 celle du silence : il préfère, du moins dans un premier temps, éviter de publier ce qui va choquer l’Église. On s’est souvent appuyé sur ce fait pour en faire un lâche ou, du moins, un poltron, face au courage de Galilée ou à la témérité de Giordano Bruno, qui aurait préféré brûler sur le bûcher plutôt que de renoncer à son infinité des mondes. Cette appréciation est évidemment infondée. En effet, d’abord, Descartes ne s’est pas limité à cette position. Ensuite les condamnations de ses deux prédécesseurs modifient le contexte : présenter une thèse qui pourrait être en désaccord avec la position officielle de l’Église est une chose, le faire peu après que celle-ci l’ait très officiellement condamnée et de manière à faire de cette condamnation une large publicité en est une autre. Dans le premier cas, on peut parler de tentative calculée, dans le second, on est clairement dans une stratégie suicidaire ou dans une perspective de martyr. La condamnation de Galilée va provoquer chez Descartes, comme chez d’autres intellectuels, de l’époque un véritable choc. Il y revient six mois plus tard avec le même correspondant : Vous savez sans doute que Galilée a été repris depuis peu par les Inquisiteurs de la foi, et que son opinion touchant le mouvement de la Terre a été condamnée comme hérétique. Or, je vous dirais que toutes les choses que j’expliquais dans mon Traité, entre lesquelles était aussi cette opinion du mouvement de la Terre, dépendaient tellement les unes des autres, que c’est assez de savoir qu’il y en ait une qui soit fausse, pour connaître que toutes les raisons dont je me servais n’ont point de force ; et quoi que je pensasse qu’elles fussent appuyées sur des démonstrations très certaines, et très évidentes, je ne voudrais toutefois pour rien du monde les soutenir contre l’autorité de l’Église 4 . La manière dont Descartes s’exprime est très significative. Il commence par admettre que le mouvement de la terre est une opinion fausse, se soumettant immédiatement à l’autorité religieuse. Cependant, il poursuit en ajoutant qu’elle est pourtant appuyée par des démonstrations très certaines et évidentes. Autrement dit, si Descartes se soumet à l’autorité de l’Église, ce n’est nullement parce que celle-ci détient la vérité, mais davantage parce qu’il n’est pas en mesure de s’opposer à elle, ou du moins que l’opposition directe et ouverte n’est pas la meilleure stratégie. Le passage se poursuit par une remarque selon laquelle ce que disent les inquisiteurs n’a pas valeur de foi tant qu’un concile ne l’a pas promulgué, mais qu’il ne veut pas se servir de telles distinctions pour s’opposer à l’Église. Descartes insiste donc sur le fait que l’héliocentrisme pourrait être affirmé tant qu’il n’a pas été clairement condamné par un concile comme un propos hérétique, mais qu’il ne veut pas entrer dans ce jeu et qu’il préfère se soumettre à l’autorité ecclésiastique. Il n’est évidemment pas indifférent que ses propos s’adressent au père Mersenne, ex apologiste, qui ne peut qu’approuver sa déclaration de soumission 5 Il insiste alors sur son désir « de vivre en repos et de 4 Lettre à Mersenne d’avril 1634 ; AT I, 285. 5 Dans une première lettre qu’il lui avait envoyée à ce propos et qui, égarée, n’est pas parvenue à son destinataire, il précisait : « Mais d’ailleurs la connaissance que j’ai de
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