AGAPES FRANCOPHONES 2017

Anne STAQUET Université de Mons, Belgique _____________________________________________________________ 30 un des critères essentiels pour accéder à la vérité. Dans ces conditions, on peut douter qu’il recourt volontairement à l’équivoque et à l’ambiguïté et dise sans dire. Et si cela vaut pour l’ensemble de sa philosophie, cela est sans doute encore plus déterminant pour les questions scientifiques. On sait en effet que la méthode cartésienne est une des premières méthodes constitutives de la science moderne et que celle-ci porte le joug de la recherche de l’objectivité. Ces arguments devraient amplement suffire à relativiser le larvatus prodeo et à nous convaincre que, lorsqu’il s’agit de la question de l’héliocentrisme, la position cartésienne est claire. Observons donc ce qu’il affirme sur cette question. Elle est directement traitée dans deux ouvrages : son Monde ou traité de la lumière qu’il rédige à la fin des années 1620 au début de la décennie suivante et qu’il renonce finalement à publier et ses Principes de Philosophie , publiés en 1644. Je m’appuierai également sur sa correspondance et sur le Discours de la méthode , où il parle de son Monde . 1. Le silence Il ne fait aucun doute que Descartes adopte dès le départ la vision héliocentrique. Il explique même à son correspondant Mersenne avoir renoncé à publier son Monde suite à la condamnation de Galilée, car il lui est impossible de présenter sa science sans cet élément. Celui-ci n’est donc nullement accessoire, mais au cœur de sa conception : En effet je m’étais proposé de vous envoyer mon Monde pour ces étrennes, et il n’y a pas plus de quinze jours que j’étais encore tout résolu de vous en envoyer au moins une partie, si le tout ne pouvait être transcrit en ce temps là ; mais je vous dirai, que m’étant fait enquérir ces jours à Leyde et à Amsterdam, si le Système du Monde de Galilée n’y était point, à cause qu’il me semblait avoir appris qu’il avait été imprimé en Italie l’année passée, on m’a mandé qu’il était vrai qu’il avait été imprimé, mais que tous les exemplaires en avaient été brûlés à Rome au même temps, et lui condamné à quelque amende : ce qui m’a si fort étonné, que je me suis quasi résolu de brûler tous mes papiers, ou du moins de ne les laisser voir à personne. Car je ne me suis pu imaginer, que lui qui est Italien, et même bien voulu du Pape, ainsi que j’entends, ait pu être criminalisé pour autre chose, sinon qu’il aura sans doute voulu établir le mouvement de la Terre, lequel je sais bien avoir été autrefois censuré par quelques Cardinaux ; mais je pensais avoir oui-dire, que depuis on ne laissait pas de l’enseigner publiquement, même dans Rome ; et je confesse que s’il est faux, tous les fondements de ma philosophie le sont aussi, car il se démontre par eux évidemment. Et il est tellement lié avec toutes les parties de mon Traité, que je ne l’en saurai détacher, sans rendre le reste tout défectueux. Mais comme je ne voudrais pour rien au monde qu’il sortit de moi un discours, où il se trouva le moindre mot qui fut désapprouvé de l’Église, aussi aimai-je mieux le supprimer, que de le faire paraître estropié 3 . Cette explication donnée dans une lettre privée à un ami, ne permet pas de douter de la position de Descartes sur cette question brûlante, si j’ose dire, de l’héliocentrisme. Mais elle nous montre également que sa première stratégie est 3 Lettre à Mersenne de fin novembre 1633 ; AT I, 270-1.

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