AGAPES FRANCOPHONES 2017
Le silence et la peinture _____________________________________________________________ 51 l’impression de ne voir que des toiles entièrement vides, mais lorsqu’il s’en approche, il y discerne des taches jaunâtres ou rougeâtres parmi les nuances du blanc, et les tableaux semblent s’illuminer sous son regard. Même dans la peinture abstraite, la forme transmet généralement un contenu, mais sur ces toiles, on ne distingue guère de formes. Paradoxalement, le vide sur ces tableaux ne signifie pourtant pas le manque de contenu. Au sujet de l’exposition, Molnár affirme avoir voulu peindre la lumière pure, la substance qu’aucun artiste ne puisse montrer directement, seulement à l’aide du blanc qui est le plus proche du Vide. (Keserü 2016, 18) L’artiste donne aussi des conseils pour la manière de regarder de ses peintures vides : le spectateur doit entièrement vider sa conscience – pratiquer donc une action considérée par la philosophie orientale comme condition préalable de toute méditation – et oublier l’habitude d’analyse développée pour l’observation des peintures narratives. C’est seulement dans cet état d’âme qu’il peut se laisser pénétrer par le Vide qui émane des images 12 . Au lieu de vouloir interpréter les toiles de Molnár ou de les comparer à d’autres tableaux, le spectateur doit donc se plonger dans le Vide universel, dans le Silence où l’espace se rétrécit en des centres de lumières rayonnants – et où il n’y a plus rien que la pulsation du Vide. L’exemple de l’artiste hongrois contemporain Sándor Molnár a très bien montré que même le tableau vide peut être porteur de sens, voire, ce sens est parfois plus profond que le « message » des peintures figuratives parce qu’il frôle l’indicible. Le fait que ces toiles blanches sont encadrées signifie que le Vide qu’elles dévoilent n’est guère équivalent au Néant. C’est par le Vide, représenté à l’aide des nuances du blanc, que les peintures de Molnár rapprochent les notions apparemment contradictoires, telles que le rien et le tout, ou encore le ponctuel et l’infini. Cependant, puisque ces tableaux ne sont pas entièrement vides mais contiennent quelques taches, ils peuvent être conçus, selon la définition du Vocabulaire d’esthétique , comme des « espaces de disponibilités ». Ces taches pleines de tension fonctionnent comme des centres d’énergie et assignent ainsi un sens aux surfaces laissées vides. Au terme de ce parcours sans doute succinct de la notion de silence en rapport avec la peinture, quelles sont les conclusions générales que l’on peut tirer ? Nous n’avons prétendu, dans cet article, que de proposer quelques pistes de réflexion à partir des exemples picturaux. Sans vouloir assimiler le vide et le silence, nous avons tâché de montrer que le rôle du vide sur les images consiste non seulement à rythmer la composition, mais aussi à lever l’opposition de la spatialité et de la temporalité. Cette opposition a en effet peu d’importance dans le cas des « peintures du silence » qui résistent aux tentatives de classification ainsi qu’à l’analyse logique. Sous le regard du spectateur, ces images parviennent à suspendre le temps et à transformer le moment représenté en durée. Parallèlement, elles modifient la conception du spectateur sur l’essence même de la peinture : celle-ci devient une expérience vécue où se fondent harmonieusement les catégories que la pensée occidentale analytique tend à séparer, comme la subjectivité et l’objectivité, l’invisible et le visible, ou encore le silence et le murmure des choses. 12 Les « peintures du vide » sont les réalisations de la dernière période de création de l’artiste. C’est sur des bases philosophiques, en premier lieu la réflexion du penseur Béla Hamvas, que Sándor Molnár a fondé sa conception picturale.
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