AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand les écrivains tentent de « passer sous silence » Marc COURTIEU Université de Mulhouse Haute-Alsace, France Résumé. Les écrivains sont extrêmement bavards sur le silence. Est-ce parce qu’ils ont une conscience aiguë de cet objet qui borde leur langue, en amont comme en aval ? Ou parce que le silence est une sorte de trou noir dans lequel elle risque sans cesse de tomber, ou encore un compagnon qui entretient une relation dialectique avec elle ? L’article porte sur cette question des rapports entre silence et langage chez les écrivains, autour de deux thèmes : – le silence du monde, ou au contraire les voix qui en sourdent ; – la place du silence dans les relations humaines. Cet article fait alors dialoguer les écrivains (Baudelaire, Beckett, Bouvier, Chamoiseau, Cheng, Frankétienne, Glissant, Gracq, Ionesco, Ponge, Robbe-Grillet, Sarraute…), plutôt sensibles aux qualités positives du silence du monde et/ou d’autrui, ou plutôt mélancoliques devant l’impossibilité d’entendre le monde, ou d’avoir des relations plus vraies avec autrui . Abstract. When it comes to silence, writers are extremely voluble. Is that because they have an acute awareness of this object that borders their language, both upstream and downstream? Or is it because silence is a kind of black hole in which language constantly risks falling, or possibly a companion who maintains some dialectical relationship with it? The article deals with the question of the relationship between silence and language among writers. It centres around two themes: first, the silence of the world, or, on the contrary, the voices that spring up from it; second, the place of silence in human relations. This article has writers debate upon these themes (Baudelaire, Beckett, Bouvier, Chamoiseau, Cheng, Frankétienne, Glissant, Gracq,Ionesco, Ponge, Robbe-Grillet, Sarraute …), some being rather receptive to the positive qualities of the silence of the world and/or of their fellow men, others rather gloomy when seeing the impossibility of hearing the world, or of having more genuine relations with others. Mots-clés : Silence/langage, conversation, sous-conversation, écho, écrivains Keywords: Silence/language, conversation, implied, echo, writers Passer sous silence … L’expression est singulière. Elle veut dire taire, opérer un évitement. Mais on peut aussi entendre : passer sous le silence, contourner le silence pour parler quand même de quelque chose. Lorsque je passe sous silence donc, à la fois je tais, je dissimule, et je dis. Je partirai alors de cet étonnant paradoxe : les écrivains sont extrêmement bavards à propos du silence… Serait-ce parce qu’ils le considèrent comme leur meilleur ennemi ? En tout cas, on peut en gros les regrouper en deux grandes familles : dans la première, il y a ceux pour lesquels le monde oppose un silence obstiné à notre appel, silence que certains déploreront, d’autres mettront en doute. Dans la seconde se placeront ceux qui se penchent sur les non-dits des relations humaines, sur cette « dialectique du silence » (Djebar 2002, 92) qui hante les conversations – tout, en somme, ce qui constitue dans le vocabulaire de Nathalie Sarraute la « sous-conversation ». Là aussi deux attitudes prévalent : soit on s’en plaint, on dit qu’il est impossible de surmonter les silences d’autrui, soit à l’inverse on affirme qu’on peut contourner ses dissimulations, montrer ce qu’il y a, ou ce qu’il y aurait derrière, dessous.
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