AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marc COURTIEU Université de Mulhouse Haute-Alsace, France ____________________________________________________________ 66 Le silence du monde Charles Baudelaire, à propos de ce qu’il nomme « l’obscurité naturelle des choses » (1980, 755), écrit : « Si tel assemblage d’arbres, de montagnes, d’eaux et de maisons, que nous appelons un paysage, est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi, par ma race propre, par l’idée ou le sentiment que j’y attache ». Ce serait donc bien nous qui de la nature faisons un spectacle, qui voulons entendre un appel qu’elle nous adresserait, c’est bien le spectateur, et singulièrement l’artiste, qui transpose au monde ses propres sentiments, ses propres émotions. Radicalisée, la même idée se retrouve, cent ans plus tard, sous la plume d’Alain Robbe-Grillet, à travers sa critique de la métaphore. Celle-ci ne serait qu’un leurre, un voile dont on recouvrirait notre vision du monde pour donner à celui-ci un visage qui nous ressemble. Parler d’un temps capricieux, d’un soleil impitoyable, d’une montagne majestueuse, c’est faire des « analogies anthropomorphiques », qui cherchent à établir « une communication souterraine, un mouvement de sympathie (ou d’antipathie) qui [sont leur] véritable raison d’être » (Robbe-Grillet 1963, 60). Si l’homme s’adresse au monde, rien ne répond à son appel. Faut-il s’en désespérer ? Non : cette absence de réponse, « l’homme d’aujourd’hui (ou de demain…) ne l’éprouve plus comme un manque, ni comme un déchirement. Devant un tel vide, il ne ressent désormais nul vertige » (Robbe-Grillet 1963, 64). De part et d’autre donc, il n’y a plus ni demande, ni réponse, et voici la sentence finale, définitive : « Le monde n’est ni signifiant ni absurde. IL EST, tout simplement. » (Robbe-Grillet 1963, 65) Julien Gracq commente ainsi le point de vue de Robbe-Grillet : « Il tente de passer dans l’autre camp. Du côté du monde lui-même, sans plus lui présenter nos éternelles exigences de correspondance et de signification. » (Gracq 1995, 99) « Le caractère du monde le plus frappant » est alors « d’être inapprivoisable à l’homme », d’être « opacité indérangeable, impénétrable » (Gracq 1995, 99). À jamais muet donc, le monde a pour unique caractère d’être, sans détermination ni accident, ce qu’un Francis Ponge ou un Henri Michaux vont à leur tour exprimer de façon lapidaire : « Le monde muet est notre seule patrie » (Ponge 1971, 202), il est ce « bloc de silence qui ne se laisse pas pénétrer, qui ne laisse rien pénétrer » (Michaux 1976, 11). Une telle position, sans appel, semble clore définitivement le débat. Quand alors le sage chinois s’interroge : « Le Ciel parle-t-il donc ? Les quatre saisons suivent leur cours, tous les êtres reçoivent la vie, et pourtant le Ciel parle-t-il ? » (Granet 1974, 392), la réponse moderne à la question de Confucius serait donc : il n’y a plus rien de dissimulé dans le monde. Dorénavant il se tait, non parce qu’il aurait quelque chose à cacher, mais parce qu’il n’a, strictement, plus rien à dire – ce que l’écrivain autrichien Thomas Bernhard, si radicalement désenchanté, dit ainsi : « Le paysage et les gens et la nature entière vous sont totalement étrangers. » (Bernhard 2004, 37) Il faudrait enfin s’y résoudre : le temps (béni ?) où les dieux entraient en communication avec les hommes, où un échange était possible, est révolu. Les dieux qui, insufflant de l’esprit au monde, lui prêtaient leur voix, se sont retirés, le quittant ils se sont tus. Mais depuis quand, se demandera-t-on, ce retrait qui a laissé l’homme orphelin et désemparé, ouvrant la voie à une quête devenue métaphysique :

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