AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand les écrivains tentent de « passer sous silence » _____________________________________________________________ 67 À partir de quel moment il y a eu la rupture tragique, à partir de quel moment avons-nous été abandonnés à nous-mêmes, c’est-à-dire : à partir de quel moment les dieux n’ont-ils plus voulu de nous comme spectateurs, comme participants ? Nous avons été abandonnés à nous-mêmes, à notre solitude, à notre peur, et le problème est né. Qu’est-ce que le monde ? Qui sommes-nous ? (Ionesco 1968, 167) Définitivement inconsolables, notre nouvelle insatisfaction nous contraint cependant à parler, fût-ce à tort et à travers : « Ce que j’entends, ce n’est pas le bruit innocent et forcé des choses muettes dans leur nécessité de durer, mais le babil terrifié des condamnés au silence. » (Beckett 1971, 113) Les choses ne font donc aucun bruit, les choses ne parlent pas, les dieux sont maintenant muets… L’homme regarde le monde ? Aucun regard en retour, aucune complicité sous-entendue, ne serait-ce qu’un léger clin d’œil : ce serait déjà un embryon d’échange, un impalpable signe de complicité. C’est alors nous qui de façon forcenée, parlons pour combler ce vide, pour couvrir ce silence des choses, espérant, croyant leur donner une voix. Cette idée pourtant, aussi difficile que le soleil peut-être à regarder en face, d’aucuns la dénient et continuent à affirmer que le monde s’adresse à nous de quelque manière, éprouve à notre égard un certain sentiment, nous exprime une certaine attention. On peut à nouveau ranger les écrivains qui soutiennent ce nouveau point de vue sous deux bannières : l’une sombre, désabusée, de ceux qui sont convaincus de l’hostilité du monde, l’autre aux couleurs plus claires, de ceux qui le voient plus bienveillant. Hostilité D’aucuns, partis à sa rencontre, se heurtent dans certaines circonstances à son animosité, comme ces écrivains-voyageurs qui s’arrêtent malencontreusement ou traversent tels de ces lieux qui « se refusent à l’homme » (Lévi-Strauss 1980, 309). Il y a ainsi des « paysages qui vous en veulent et qu’il faut quitter immédiatement sous peine de conséquences incalculables » (Bouvier 2002, 265). Il arriverait ainsi au génie du lieu d’être maléfique, et Bouvier en tire une véritable philosophie du paysage, de ces endroits du monde qui condamnent sans appel l’intrus qui s’y aventure : « Dans la géographie comme dans la vie il peut arriver au rôdeur imprudent de tomber dans une zone de silence, dans un de ces calmes plats où les voiles qui pendent condamnent un équipage entier à la démence ou au scorbut. » (2002, 30) L’homme dans de telles contrées ne serait pas le bienvenu : « J’étais tombé dans un paysage qui ne me convient pas, où je ne peux jamais me trouver chez moi, s’il est permis d’employer une expression comme chez moi. » (Bernhard 2004, 90) On peut se demander toutefois si une telle sensation d’hostilité, ici liée à un lieu, ne serait pas plutôt d’essence temporelle. Ces paysages, murés dans leur silence, rejettent le voyageur, nous disent ces écrivains. Mais ne serait-ce pas qu’ils n’y sont pas parvenus, n’y sont pas entrés au bon moment ? Pour emprunter un vocabulaire nietzschéen, ces voyageurs ne seraient-ils pas intempestifs, inactuels ? Il y a peut-être un problème de conjonction entre le bon moment, le bon lieu et la bonne personne – de « kaïros », diraient les Grecs. Selon Édouard Glissant, les paysages sont des « catégories de l’étant » (2005, 92). La sourde hostilité éprouvée en certains lieux
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