AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marc COURTIEU Université de Mulhouse Haute-Alsace, France ____________________________________________________________ 68 n’aurait-elle pas alors pour origine un conflit d’« étants » entre un paysage et celui qui le traverse quand il ne faut pas ? La rencontre n’a pas lieu à l’instant ni à l’endroit propices, et c’est alors à un silence hostile du monde que le voyageur va se heurter. Les philosophes se sont interrogés sur un tel silence, inamical. Tel pourrait par exemple être un des sens du lamento de Nietzsche : « Oh ! L’hypocrisie de cette muette beauté ! Qu’elle pourrait bien parler, et mal aussi, si elle voulait. Sa langue liée et le bonheur souffrant de sa face ne sont que perfidie pour se railler de ta sympathie ! » 1 (Nietzsche 1980, 301) Et c’est encore de cette sorte d’« hostilité primitive du monde» que Camus tire l’origine du sentiment de l’absurde : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. » (Camus 1979,44) Bienveillance Pourtant, tout aussi nombreux sont les écrivains qui pensent s’accorder au monde, qui entendent une ou des réponses à l’appel qu’ils lui adressent. « Sunt lacrimaererum », « Il y a des larmes dans les choses, » s’exclame Énée visitant le temple de Junon à Carthage (Virgile 1991, 42) : Pourquoi donc refuser aux choses le droit d’éprouver, elles aussi, des sentiments qui épousent les nôtres, et dont il ne tiendrait alors qu’à nous de capter les vibrations ? À charge alors de faire de notre sensibilité un instrument semblable à la harpe éolienne du roi David, capable de capter des sons autrement inentendus. Il y a là sans doute plus qu’un point de vue – une véritable « Weltanschauung », une vision du monde, au sens propre. François Cheng, l’académicien français d’origine chinoise, accorde ainsi une voix « silencieuse » aux nuages : Avec leurs corps soyeux et leurs parfums de santal mouillé, ces brumes et ces nuées paraissaient tel un être à la fois charnel et irréel, un messager venu d’ailleurs […]. Certains matins clairs, elles pénétraient par les volets, en silence, chez les hommes, les caressaient, les enveloppaient de leur douceurs intimes. Pour peu qu’on veuille les saisir, elles s’éloignaient tout aussi silencieusement, hors de portée. (1998, 20) On comprend bien que cette communion avec de telles choses, si fuyantes, de tels éléments, si évanescents, suppose des vertus particulières, une capacité à se mettre à l’écoute de ce qu’on pourrait appeler le bruit silencieux du monde – voici les oliviers du sud de l’Italie : « L’enseignement qu’ils dispensent ne semble s’adresser qu’à ceux qui savent ouïr leur bruissant silence. » (Cheng 1998, 229) Cette aptitude, sans doute assez peu partagée, requiert une double disposition : une sensibilité particulière donc, aiguisée, et une capacité à user de moyens langagiers qui puissent dire ce que le monde ne dit pas de façon directe et simple – d’où par exemple ici l’oxymore du « bruissant silence ». Jeu délicat et subtil entre ce silence du monde, sorte de langage inarticulé mais néanmoins pourvu d’un très grand pouvoir, et la façon, à travers les mots, d’exprimer ce qu’il cèle et cache. 1 « Oh der Gleissnerei dieser stummen Schönheit! Wie gut könnte sie reden, und wie böse auch, wenn sie wollte! Ihre gebundene Zunge und ihr leidendes Glück im Antlitz ist eine Tücke, um über dein Mitgefühl zu spotten! »

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