AGAPES FRANCOPHONES 2017

Quand les écrivains tentent de « passer sous silence » _____________________________________________________________ 69 À Francis Ponge, qu’on a vu affirmant tout à l’heure un point de vue plutôt contraire, il arrive de témoigner de la subtilité d’un tel jeu, comme lorsqu’il parle, à propos de son fameux pré, d’« une souple ondulation unanime (sous le souffle du vent) », d’« un souple acquiescement unanime anonyme » (1971, 227). Ce qui ici retient c’est, fût-il anonyme, l’assentiment de ce morceau du monde qu’est le pré, auquel répond celui qui ensuite écrit. Un dialogue à peine audible s’ébauche entre l’herbe ondulant sous la brise et celui qui y trouve une couche. Glissant dit lui aussi qu’il ne faut pas craindre de s’enfoncer ainsi dans « le tremblement et la passion du monde » (2005, 92), de « hanter la sinistre épaisseur des choses » (2005, 112). De ce jeu subtil peut-être pourrait-on alors tirer une définition de la poésie : elle serait une sorte de pont, fragile, de passage, fugace, qui conduirait jusqu’au monde et aux choses, à leur murmure presque indistinct. Adonis, le poète syrien, use de l’image de l’isthme : « Poète – tu n’écris ni le monde ni le moi/tu dois écrire l’isthme/entre les deux. » (2003, 78) Ô combien instable alors est la situation du poète, ô combien ardue sa tâche : c’est en effet par son propre « tremblement » qu’il a quelque chance d’ouvrir une brèche dans cette pourtant rétive épaisseur du monde. La figure de l’écho serait peut-être finalement la mieux à même de rendre compte de cette dialectique sans fin qui se joue entre l’homme et le monde, et qui définirait la sensibilité esthétique : « aptitude à entrer en résonance, en "harmonie", en synchronie avec sons, odeurs, formes, images, couleurs, que produit en profusion […] l’univers. » (Morin 1979, 117-118) En effet l’écho, sorte de réponse différée, peut être perçu comme l’ombre portée du son du monde : « Il ne dit pas seulement tout haut ce qui est d’abord murmuré, mais se confond avec l’immensité chuchotante, il est le silence devenu l’espace retentissant, le dehors de toute parole. » (Blanchot 1996, 56) Les mots que la nymphe Écho adresse à Narcisse n’ont alors peut-être pas pour seul destin de s’effacer comme un souffle épuisé, ne se réduisent peut-être pas à leurs finales, qui finiraient par s’estomper dans un silence définitivement muet. Car l’écho, c’est aussi celui du souffle qui précède la parole, et dont en définitive on ne sait plus trop s’il est issu de nous ou des choses, ou si des deux il est entretissé. Conversations silencieuses Cette même question de l’entretissage se pose à propos des relations interpersonnelles. À lire certains auteurs, il semble bien que le silence soit là aussi au principe de toute conversation. Pour le dire d’une façon un peu banale et rapide : la force de toute conversation serait moins dans ce qui y est dit que dans ce qui est tu, dans les sous-entendus, les non-dits : « Un silence abrupt au milieu d’une conversation nous ramène soudain à l’essentiel : il nous révèle de quel prix nous devons payer l’invention de la parole. » (Cioran 1986, 91) Mais s’il est lieu de plénitude, pourquoi alors le briser, ce silence ? C’est qu’il y va, semble- t-il, d’un processus, qui débute par une forme de pacte : se taire, d’abord, pour faire place à l’immensité silencieuse. Vient ensuite le deuxième mouvement, le deuxième moment : lorsque la danse du silence se défait et s’essouffle, que la tension qui augmente entre les interlocuteurs rend cette danse plus lourde, moins aérienne, il faut s’empresser de le rompre. Peut ou doit alors commencer la conversation véritable, qui du silence dont elle est issue garde la plupart des traits – des qualités. C’est ainsi qu’« une des formes les plus méconnues du

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