AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marc COURTIEU Université de Mulhouse Haute-Alsace, France ____________________________________________________________ 70 silence » (Gary 1981, 134) – une conversation – peut naître, construite autour de ces silences qui ouvrent à une véritable intelligence mutuelle. Ces conversations silencieuses, où chacun conserve son individualité, il ne suffit donc pas de les définir négativement, par l’absence de paroles. S’y échangent, on le sent bien, s’y « envoient » tant de choses : « Son habituel silence prit une grâce singulière. De lui à moi, il y eut un envoi de choses dites. Mais "dites" comment, je ne sais pas. » (Chamoiseau 1992, 319) Et pourtant, là encore, il arrive que ces silences ne soient pas toujours bien perçus : c’est qu’il n’est pas que bienveillant, l’ange qui passe dans la conversation. Comment ne pas faire ici référence à Nathalie Sarraute ? Si en effet ses personnages sont très bavards, leur « sous-conversation » est peuplée, et même surpeuplée de ces fantômes qui sans cesse, plus ou moins sournoisement, les détournent. C’est eux que l’auteur du Planétarium cherche à arrêter dans leur course, à exhiber – ce qui est contraire à leur nature, par essence fugitive. Dans toute prise de parole, qui est presque assimilable pour Nathalie Sarraute à celle d’une Bastille, il y a ainsi une réserve de silence qui, bien qu’implicite, pèse de tout son poids sur l’explicite. Comment parvenir, sinon à toucher de manière palpable les anges qui occupent cette réserve de silence tant ils s’échappent aussitôt que saisis, du moins à les approcher, à faire entrevoir leur passage ? Comment entrer dans cet hypothétique « lieu », qui est aussi bien un non-lieu, où les univers de la conversation et du silence ne sont pas encore tout à fait disjoints, où le divorce du couple parole et mutisme, de quelque façon, n’a pas encore été définitivement prononcé ? Un silence… […] une forme qui se dessine vaguement… c’est sous ce nom qu’elle se présente : Silence… […] Quel autre nom pouvait être donné à cette absence de toute parole échangée entre deux personnes seules en présence ? (Sarraute 1997, 151) Mais il est vrai que ce « système pénitentiaire bien organisé » (Sarraute 1964, 122) de la conversation se transforme presque toujours chez Sarraute en un véritable combat des silences, en une lutte des anges des deux interlocuteurs. Voyez par exemple, dans Martereau , le dialogue (son absence plutôt) d’un père et de sa fille : « Lui, formé par un long entraînement, d’ordinaire se résigne : il s’installe dans ce silence tel un vieux récidiviste qui retrouve aussitôt, chaque fois qu’on l’y ramène, ses habitudes de prison. » (Sarraute 1964, 123) Et le système de vases communicants qui régit les relations des deux protagonistes fait glisser le silence de l’un à l’autre : Elle emploie les grands moyens, fait fonctionner ce que j’appelle son système de pompe : son silence devient plus dense, plus lourd, il nous tire à soi plus fort, nos mots sont aspirés par lui, […] et, ne parvenant pas à atteindre leur but, vont s’écraser quelque part en elle – une petite giclure informe – happés par son silence. (Sarraute 1964, 124) On le sait, le monde des tropismes de Sarraute est le plus souvent constitué par toutes ces entraves à l’harmonie dans les relations humaines, le plus souvent ces silences, « encombrants comme une glaise colle aux semelles » (Echenoz 1999, 198), s’érigent en obstacles à tout accord entre les personnes.

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