AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand les écrivains tentent de « passer sous silence » _____________________________________________________________ 71 C’est que la moindre intonation, le plus léger infléchissement d’une voix révèlent l’hostilité latente entre les protagonistes, la guerre, terrible et sans merci bien que feutrée, qu’ils se livrent. « Par moments leur silence réciproque semblait hostile et à d’autres c’était exactement le contraire, il se dressait et remuait, mû par la force de leurs découvertes réciproques » (Nàdas 2012, 1011). Entre conversation silencieuse et verbiage inconsidéré, ainsi va finalement le destin de l’homme, coincé, selon les mots de l’écrivain haïtien Frankétienne, « entre la rage de dire et le courage de se taire », entre « une effroyable bagoulinguerie de mots » et « le ressac du silence », entre une « bouche pleine de mots bigougnés de musique baroque » et « le silence qui fermente à l’intérieur du crâne », entre une « tête houleuse de mots » et des « cris qui mangent le silence » (Frankétienne 1998, 771, 693, 711, 734, 729, 752). Chaque figure que l’on donne au silence a finalement un envers et un endroit, on glisse à chaque instant de l’un à l’autre, à chaque instant les deux faces de cette médaille se substituent l’une à l’autre, et le silence, selon les mouvements qui agitent sa surface, prend deux visages, contrastés. Conclusion : Des moyens, détournés, de parler du silence Par quels moyens alors, pour finir, parler de ce silence, si difficile à percer, si fuyant, quelles voies détournées emprunter pour lui faire rendre gorge, autant que faire se peut ? Car il s’agit bien à chaque fois de contourner la barrière, opaque, qu’il oppose au verbe, de rendre un peu plus flou son contour pour que quelque chose malgré tout parvienne à se dire, de rendre un peu plus poreuse la membrane qui le ceint pour qu’elle devienne seuil, malgré tous les obstacles qu’il oppose à cette voix au chapitre. Le langage n’a cessé de se doter de moyens pour tenter de surmonter ce double obstacle : du silence, qui sans cesse se retranche, se replie et se rétracte, mais aussi de lui-même, toujours enclin au verbiage, à la logorrhée, étouffante, empêchante pour le monde. « Il divino del pian silenzio verde » : On cite souvent ce vers du poète italien Giosuè Carducci comme exemple d’hypallage (changement de la place attendue d’un mot dans une phrase, sans qu’on puisse se tromper sur le sens). Jorge Luis Borges, qui cite ce vers, le commente ainsi : Par ruse ou rhétorique, Carducci a changé de place l’adjectif et il a parlé du vert silence des champs. […] Nous sentons la campagne, la vaste présence de la campagne, nous sentons la verdeur et le silence. Déjà le fait qu’il y ait un mot pour silence est une création esthétique. […] Appliquer le mot « silence » au fait qu’il n’y a pas de bruit dans la campagne, c’est là une opération esthétique qui fut sans doute audacieuse à l’époque. (Borges 2006, 94-95) Sous la technique de l’hypallage, il y a donc une volonté d’offrir au monde un moyen de s’exprimer, un langage : ce ne sont plus les champs qui sont verts, mais le silence qui d’eux émane, et qui en devient « très parlant », en quelque manière. Ce type de constructions, ces déviations pourrait-on dire, peut-être sont- ce bien elles qui permettent aux écrivains de contourner le silence du monde et des choses, ou celui d’autrui. L’oxymore est un autre de ces glissements langagiers. Comme en écho au « silence bruissant » de Cheng, voici par exemple
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