AGAPES FRANCOPHONES 2017

Marc COURTIEU Université de Mulhouse Haute-Alsace, France ____________________________________________________________ 72 le « bruyant silence » de la forêt équatoriale du romancier congolais Emmanuel Dongala : « Il quitte le friselis des feuilles de la forêt retombée à nouveau dans son étrange et bruyant silence » (2001, 104), qui plus loin s’étend à l’univers tout entier : « Tout autour, ce n’était que le silence bruyant de l’univers. » (324) Le langage dispose ainsi d’outils aptes à faire entendre quelque chose de ce qui est supposé être son contraire même, le silence, en frayant du côté des points de contact de leurs deux espaces topologiques, connexes, en s’approchant au plus près de leurs points d’adhérence. Il est un écrivain qui s’est aventuré particulièrement loin dans ces parages où langage et silence suivent les sinuosités infinies de leur frontière, ces marches où ils sont si proches d’une impossible rencontre : Beckett, dont le verbe, au fur et à mesure des œuvres, est significativement de plus en plus proche du mutisme. On peut lire, au début de L’innommable , ceci, qui résonne comme une sorte de programme : « Comment faire, […] comment procéder ? Par pure aporie ou bien par affirmations et négations infirmées au fur et à mesure, ou tôt ou tard. » (Beckett 1971, 7-8) Une nouvelle figure de style apparaît ici, mise en œuvre d’un tel programme : l’épanorthose, qui consiste à revenir sur ce qu’on a dit, ou pour le renforcer, ou pour l’adoucir, ou même pour le rétracter tout à fait, suivant qu’on affecte de le trouver, ou qu’on le trouve en effet trop faible ou trop fort, trop peu sensé, ou trop peu convenable. (Fontanier 1977, 408-409) La figure est récurrente chez Beckett : outre la célèbre fin de L’innommable ça va être le silence, je ne le sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer (1971, 213), on peut citer Malone meurt : Un soir où Macmann rentrait avec une branche arrachée à une ronce morte, dont il voulait faire un bâton pour soutenir ses pas, Lemuel la lui prit et l’en frappa longuement, non, ça ne va pas, Lemuel appela un gardien nommé Pat. (2004, 169) Cette façon de reprendre ce qui vient d’être dit pour le contredire aussitôt, ce retour en arrière empêche le discours de se figer dans une dialectique : aucun troisième terme ne permet le dépassement de l’aporie. Par cet écho déformé, ou inversé, la parole est tout près de s’effacer dans un silence presque définitif. Et c’est justement dans ce « presque » que se tient, au bord du gouffre, l’univers entier, si fragile et en même temps immense, de Beckett, fait de ces mots qui sont « gouttes de silence à travers le silence » (Beckett 1971, 159). On pourra enfin se poser cette ultime question : n’arrive-t-il pas aux signes les plus élémentaires du langage, ceux de ponctuation, de donner une sorte de voix au silence ? Kandinsky, le peintre, écrit que « le point géométrique est, selon notre conception, l’ultime et unique union du silence et de la parole » (Kandinsky 1991, 27) : on peut transférer cette observation au point de la

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