AGAPES FRANCOPHONES 2017
Le silence comme préalable et finalité du langage chez Le Clézio _____________________________________________________________ 89 éléments de la nature. Ruth Amar soutient que « Par le processus d’une contemplation prolongée, ils [les personnages lecléziens] peuvent "quitter" l’entourage social pour se "mêler" aux différents éléments de la nature » (2004, 90). Ce qu’il faut noter, c’est que l’exercice du regard se déroule dans un cadre paisible et calme. C’est dans cette perspective que peut s’opérer l’harmonie entre le personnage et son objet désiré pour un accès véritable à la profondeur des choses aimées. Il en découle au regard de tous les efforts consentis par les personnages lecléziens, et surtout de la vie de l’errance qui les caractérise une nécessité de fuir l’empire des hommes, le monde de bruits, voire le monde des apparences afin de rêver aux autres mondes, aussi étrangers que les séjours des dieux, tous les mondes qui se divisent et s’entrecroisent. […] rêver à ces autres mondes, immenses, silencieux, pleins de violence et de beauté ; espace du ciel sous le ciel du condor, profondeur de la mer autour du corps lisse des dauphins, galeries ténébreuses et chaudes des termites, nuits sans fin des phalènes. (IT 1978, 37) C’est vers ces autres univers à valeur symbolique et très ontologique que l’écrivain Le Clézio dans L’inconnu sur la terre désire « les explorer complètement, ayant quitté sa peau d’homme, ses yeux d’homme, ses idées d’homme. Explorer le temps, explorer l’espace, jusqu’aux limites » (37). On aura compris la pensée de Levinas dans Parole et silence qui déclarait que dans la connaissance de « l’essence des choses, les mots ne seraient qu’un balbutiement ou une immense distraction. » (43) En guise de conclusion, soulignons que la thématique de Silence(s) est assez prégnante dans l’écriture leclézienne. Retenons que le silence est mis en approche d’une part, comme la condition sine qua none du langage leclézien. Les implications de cette exigence préalable sont la solitude des personnages, l’usage parcimonieux des mots à la lisière du mutisme, l’observation silencieuse et l’écoute active de la nature. D’autre part, le silence, aussi paradoxal que cela puisse paraître, est le but ultime même du langage, dans la perspective d’une recherche de la profondeur ou de la connaissance confinant à une tension vers le suprasensible. Dans cette optique, le langage des mots se voit sacrifié sur l’autel du silence tout en étant mis à son service. Le but ultime de ce silence est l’avènement d’un monde harmonieux et paisible, favorable à une osmose entre le sujet et les éléments de la nature en vue de l’accession aux essences des choses désirées. Il en découle que cette quête de profondeur est emprunte de spiritualisme. Le sujet leclézien, par le truchement des attitudes telles que la solitude, le silence et l’errance se voit aisément disposé à entrer dans les arcanes des phénomènes naturels, voire supranaturels. Si donc le silence est la finalité, il ne s’agit guère de ce silence passif et nihilique, mais d’un silence heuristique ou herméneutique qui devra aboutir à la compréhension du monde sensible, mais aussi de l’univers suprasensible, ou du moins d’y tendre activement.
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