AGAPES FRANCOPHONES 2017

Daniel DELY Université de Limoges, France _____________________________________________________________ 88 II. 1. Le langage sur l’autel du silence Le silence est le but ultime de la praxis, et précisément de la praxis langagière. À cet effet, Le Clézio estime que Comme la mort est le parachèvement de la vie, ce qui lui donne forme et valeur, ce qui ferme sa bouche, de même, le silence est l’aboutissement suprême du langage et de la conscience. Tout ce que l’on dit ou écrit, tout ce que l’on sait, c’est pour cela, pour cela vraiment : le silence. (EM 192) La marginalité des personnages, leur continence verbale, l’assomption du narrateur d’un statut rétracté se présentent comme un appel au silence. En effet, le but suprême du langage serait « le non-langage, le silence ». (EM 205) Et selon l’auteur, ce but qu’il soutenait toujours dans L’extase matérielle « ne peut être atteint que par la destruction du langage, […] Destruction non pas comme un échec, mais destruction envisagée simplement comme parfaite réussite de la communication ». (205) Les mots, spécifiquement, font les frais de cette « destruction ». Le Clézio donne le ton de cette révolte en s’en prenant aux mots pour les qualifier de mots trompeurs, « aveuglants, assourdissants » (M 33), impuissant (IT 36). De surcroît, une lecture cursive des textes permettrait d’observer une subversion du mot. Ces textes se caractérisent en effet par une abondance de symboles et images expressifs (voir les schémas 1 et 2 en Annexes). Le langage par les mots se voit ainsi flétrir au profit du langage des images, langage silencieux sinon, du moins peut ou pas bruyant. Autant dire que le langage combat le langage puisque la prose leclézienne est un langage des sens qui se veut critique vis-à-vis du langage verbal (des mots). In fine, c’est le langage verbal qui travaille pour l’avènement d’un lange non (ou peu) verbal dans lequel le regard joue un rôle majeur. II.2. Pour un langage silencieux : le langage et l’exercice des sens Chez Le Clézio, la quête du silence ne souffre donc d’aucun doute. Le langage des mots et le langage iconique ont pour fonction de nous conduire dans un monde silencieux. Non pas un silence nihilique, une simple abolition de la parole, mais sa condition positive imminente, ou moins encore un silence qui présente un monde du néant absolu, duquel est absent toute vie, mais au contraire, il met en action un monde des sens dans lequel les personnages réalisent leur essence dans la création d’un monde harmonieux et paisible. Il s’agit de ce fait du vœu d’une autre forme de langage, où le regard est fortement sollicité-les bruits et les mots sont progressivement proscrits – vu que, pour reprendre les propos de Gérard de Cortanze, « ce langage nouveau n’a pas besoin de mot, de phrase, de littérature, ce langage est fait d’absence, d’origine, de lieux cachés et secrets. Ici, on communique en dehors du langage » (1999, 170). On dira donc que dans la perspective leclézienne en effet, la vie repose sur la modalité du vouloir voir. On lira dans L’extase matérielle qu’« Être vivant, c’est d’abord savoir regarder. Pour ceux dont la vie n’est pas sûre, regarder est une action. C’est la première jouissance effective de l’être vivant » (113). Le Clézio fait en sorte que son personnage sente et embrasse le monde de par son regard : « C’est surtout par le regard que je sens cette vibration. » (IT 87) Le regard est alors un moyen de communication silencieuse avec l’objet de connaissance ou de perception. Mieux, il rend possible une fusion profonde des personnages avec les

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