AGAPES FRANCOPHONES 2017

Le silence comme préalable et finalité du langage chez Le Clézio _____________________________________________________________ 87 Chez Le Clézio, le silence (des personnages notamment) est une prédisposition essentielle dans la quête du « moi », de sens et quintessence des choses. On comprend dès lors que l’auteur décide volontier de faire taire son personnage, c’est-à-dire de lui imposer le silence et de l’éloigner du bruit. Cet acte sous- entend selon Le Clézio de l’incapacité et l’insuffisance du langage verbal à rendre compte du contenu d’une perception d’un objet donné. Ceci dit, le langage verbal est perçu par cet auteur dans son imperfection, « jamais satisfaisant ». (IT 35) Cette piètre image de ce langage se traduit dans Mydriase par l’entremise de quelques expressions péjoratives, voire injurieux comme « les sales mots » (33), « Sales bruits que fait la bouches, pulsions du faux regard » (51). Il s’agit donc d’un appel à prendre du recul vis-à-vis du langage des « hommes » pour privilégier l’expérience du silence. En effet, il s’agit d’une expérience du silence très active, dont les moyens sont l’observation et l’écoute attentive de l’objet de quête. Parlant d’observation et de l’écoute, il est à noter que les personnages leclézien s’y livrent à l’envi. En témoignent la prééminence des verbes de perception visuelle et auditive volontaires à l’instar de « regarder » « écouter ». Ainsi, associant le souffle au regard dans L’inconnu sur la terre, Le Clézio peut-il y voir une voie idéale pour l’accès à la beauté, à la « lumière » : pour y accéder, dira-t-il, « Il suffit d’être debout en haut d’une colline, devant la mer, avec le ciel, et regarder , respirer , regarder , respirer. […] et regarder tout ce qui est immense, tout ce qui est pur ». (11) Si la bouche – métonymie de la parole active – est réprimandée ou du moins reléguée dans un statut de patient, alors on « se tait plutôt, on serre ses lèvres et son pharynx, et on attend ». (M 51) Les sens, et notamment celui de la vue, deviennent agents et donnent sens à la perception du monde. Ce passage de Mydriase parait édifiant à ce propos : « Les yeux sont des moteurs, pour aller dans l’autre sens, vers le futur, vers les pays inconnus, vers les rêves, les choses de cette nature ». (21) Il est clair que l’œil ou le regard se voit confier une place de prédilection, et fait de la prose leclézienne une prose visuelle. Comme le souligne Ruth Amar, C’est l’écriture de l’observation : comment les choses sont vues ou plus exactement « embrassées du regard » et par la suite entendues, senties. C’est un regard qui accepte les faits tels quels, sans interrogation, sans besoin de comprendre, un regard paisible, innocent mais plein de force. (2004, 93) La modalité du voir est également convoquée. Si, en effet, le personnage leclézien s’isole dans la solitude et le silence, c’est avant tout pour écouter et entendre. Dans un certain sens, regarder, c’est aussi écouter. Et le personnage leclézien écoute avec tous les sens, car tout parle, « lampe », « caillou », « fleuve », « visage », « papier », « arbre » sont doués de langage. (M 35) Disons que le rapport entre le langage verbal et le silence se présente en termes de préférence du silence chez Le Clézio. En somme, le silence est une condition sine qua none selon Le Clézio pour atteindre le langage vrai et d’accéder à l’essence des choses dans leur plus belle nature. II. Le silence comme finalité du langage On l’aura compris, le but ultime du langage ou de la prose de Le Clézio est le silence. Le langage verbal est, sinon sacrifié au silence, du moins mis à son service.

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