AGAPES FRANCOPHONES 2017

Daniel DELY Université de Limoges, France _____________________________________________________________ 86 personnages à entrer en osmose avec la nature. La solitude se présente alors comme une attitude spirituelle, c’est-à-dire un préliminaire et une nécessité en vue de comprendre le monde rempli de mystères. La solitude est donc une aspiration mais surtout une forme d’ascèse dans la quête de sens et des essences. À cet effet, le désert, lieu qui occupe une place importante dans l’œuvre de Le Clézio, est assez porteur de sens. Ainsi que le mentionne Raymond Mbassi Atéba, le désert « apparaît comme le jardin spirituel par excellence, le "seul pays libre", où l’on peut véritablement se recueillir dans un esprit de dépouillement » (2008, 241). Isoler ses personnages du monde, les faire mouvoir dans des immensités ou espaces de solitude comme le désert traduit une certaine marginalité de ceux- ci, mais une marginalité productive. La saisie du sens et de l’essence des choses enjoint donc de se retirer dans la solitude, pas dans cette solitude passive et léthargique, il s’agira plutôt de s’éloigner du monde bruyant afin d’observer et d’écouter à la fois religieusement et activement la nature. I. 2. Silence, observation et écoute active L’isolement des personnages lecléziens s’accompagne d’une attitude taciturne, voire d’un mutisme chez ceux-ci et d’une volonté de se mettre à l’écoute de l’univers. De fait, les personnages qui nous concernent sont caractérisables du moins par leur continence verbale. Dans Voyages de l’autre côté , le personnage Naja Naja est inhibé, elle « ne parle pas facilement. […] elle est du côté silencieux. » (24) Naja Naja se complait dans une vie esseulée et s’isole régulièrement dans son univers silencieux. La plume leclézienne n’hésitera pas à ériger le silence en un espace, un lieu « où on ne parle pas. C’est un pays bizarre, parce qu’il n’est pas loin du tout, il est tout près des autres pays où l’on parle ». (VAC 26) Au silence, est vouée une admiration considérable, à la limite de l’extase, quitte à reléguer le langage verbal ou sonore au second plan. Ce passage de Voyages de l’autre côté en est assez illustratif : « rien ne parlait encore, c’était cela qui était admirable. Il n’y avait pas encore de langues […] les mots du langage ne pouvaient encore servir […] les mots du langage étaient balayés. » (11) Le langage verbal devient du coup un frein à la compréhension du langage silencieux de la nature, ce qui revient toujours à revaloriser le silence. Le Clézio appelle explicitement à se déprendre des choses (bruyantes) de ce monde, à faire un usage modéré du langage des mots, sinon à s’en défier. Car, Par le langage l’homme s’est fait le plus solitaire des êtres du monde, puisqu’il s’est exclu du silence. Tous ses efforts pour comprendre les autres langages, olfactifs, tactiles, gustatifs, et les vibrations, les ondes, les communications par les racines, les cycles chimiques, les anastomoses, tout cela il faut qu’il le traduise dans son langage, avec ses mots et ses chiffres. Mais il n’en perçoit que les traces : le vrai sens est passé à côté. (IT 38) Au meilleur des cas, le langage verbal devra plutôt servir le silence. Et l’on sait l’importance du silence en matière de spiritualité. Levinas définissait le silence en tant que « le secret, le mystère, l’insondable profondeur d’un monde sans paroles ensorcelant. » (2009, 69) Selon les grands maîtres spirituels par exemple, le plus grand pouvoir baigne dans le calme. En outre, c’est un moment de recueillement, d’introspection et de communion avec les entités éternelles.

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