AGAPES FRANCOPHONES 2017

Le silence comme préalable et finalité du langage chez Le Clézio _____________________________________________________________ 85 Clézio va adopter de façon volontaire une attitude de vie très silencieuse afin de mener à bien sa nouvelle vision du monde. Le mode de silence dont il est question ici est un repli sur soi-même, une introspection. Il s’inscrit purement dans la saisie d’une perspective spirituelle qui laisse entrevoir la recherche de la profondeur. En d’autres termes, la quête d’une création de l’harmonie dans le corps physique, dans le cœur et dans l’intellect. Comme dit Alain Corbin, le silence est « la condition du recueillement, de l’écoute de soi, de la méditation, de l’oraison, de la rêverie, de la création ; surtout comme le lieu intérieur d’où la parole émerge. » (2016, 9) Les conditions ou les marques du silence sont ici la solitude, le quasi mutisme ou par l’entremise de personnages verbalement continent et animé par une volonté d’observer et de s’harmoniser avec les éléments naturels (la mer, le paysage, la montagne, le ciel, etc.). Soulignons clairement au passage que Le Clézio, dans sa vision du monde, celle de la quête du bonheur et de l’harmonie entre l’homme et son milieu de vie a souvent cherché à poétiser la nature, comme l’on remarque au XIX ème siècle chez les romantiques et également avec les naturalistes qui sont animés par une grande curiosité, le désir d’évasion et de la quête de la liberté ne cessent d’épouser l’expressionnisme où l’on voit apparaître un certain sensualisme, une certaine émotivité. De même, cette idée chez Le Clézio se renchérie et évolue au XX ème siècle où l’on voit les romanciers de cette époque mettre en corrélation, comme l’explique Jean Florent Romaric Gnayoro dans sa thèse intitulée L’expression de la nature chez Giono et chez Le Clézio « l’homme et la nature comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre. La nature s’humanise de plus en plus, pour ainsi dire, c’est-à-dire qu’elle se revêt les propriétés du sujet qui la perçoit, qui est en quelque sorte à la source de son savoir. » (10) Ainsi, l’analyse de notre thème proposé tournera autour de la mise en relation de l’homme avec la nature. Ce terme est en rapport avec l’origine, en rapport surtout avec ce que Gnayoro appelle « un processus de constitution ou un noyau de choses intervenant dans une composition » (2011, 10). Elle sera considérée comme le lieu d’un spectacle structurellement qualifié soit par le rustique, soit par l’exotique, voire sous une acceptation géographique. I. 1. La solitude Un des indices du silence dans nos textes est la solitude, c’est-à-dire l’isolement de soi, la réclusion des espaces et des personnages. Dans Voyages de l’autre côté , le personnage Naja Naja par exemple se complait dans une vie esseulée et s’isole régulièrement dans son univers clos (54). Il en va de même pour le héros de Celui qui n’avait jamais vu la mer , Daniel, qui prend le large par rapport à la ville afin d’aller à la recherche de la mer : « [il] marchait le plus vite qu’il pouvait pour s’éloigner de la ville ». (15) Le Clézio fait ainsi goûter à ses personnages l’expérience de la solitude, du moins de la distance par rapport aux autres. De surcroît, dans L’extase matérielle, l’écrivain lui-même ne manquera pas d’avouer à son sujet : « Je suis un maniaque du repli sur soi ». (62) Ce choix délibéré, cette réclusion volontaire de soi et des personnages ne devra guère donner prise à des interprétations péjoratives, faisant de Le Clézio et de ses personnages les signes de l’individualisme d’un sujet livré à l’arbitraire de l’involution et de la claustration. Il faudra plutôt mettre en approche cet isolement conscient comme une voie vers le bonheur et la transcendance. En effet, Le Clézio semble animé par la volonté de préparer, de prédisposer ses

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