AGAPES FRANCOPHONES 2017

Daniel DELY Université de Limoges, France _____________________________________________________________ 84 Cinq textes de Le Clézio, à savoir L’extase matérielle (1967) 1 , L’inconnu sur la terre (1978) 2 , Voyages de l’autre côté (1975) 3 et Celui qui n’avait jamais vu la mer (1982) 4 et Mydriase suivi de Vers les icebergs (2014 [1974]) 5 constituent notre corpus. I. Le silence comme préalable Pour parler du silence en tant qu’exigence chez l’écrivain, il ne serait pas fortuit de s’intéresser au ressort, du moins aux conditions de possibilité d’une telle écriture. Cela nous enjoint tant soi peu, de porter un bref regard biobibliographique sur Le Clézio. À ce propos, nous relevons que l’enfance de cet auteur est marquée par les séquelles de la guerre. Un parallèle pourra être fait entre l’expérience traumatique de l’enfant de quatre à cinq ans, témoin et victime de la Seconde Guerre Mondiale et une sorte de rétractation qui découle de son incapacité à considérer la guerre du point de vue des enfants qui la subissent. Ses textes ne manquent point d’évoquer cette sombre époque qui le hante. Cet exemple ci-dessous extrait d’ Ourania , en est la cage de notre propos : La guerre, c’est quand on a faim et froid. […] C’est l’odeur de ce temps-là que je ne peux pas oublier. […] La vie passe, on a des aventures, on oublie. Mais l’odeur reste, elle ressort parfois, au moment où on s’y attend, et avec elle reviennent les souvenirs, la longueur du temps de l’enfance, du temps de la guerre. Le manque d’argent. Comment un enfant de quatre, cinq ans devine- t-il cela ? (14-15) À cela s’ajoute l’absence considérable de son père, médecin de brousse au Cameroun, puis au Nigeria pendant une longue période. Il en parle clairement dans son texte L’Africain (2008) qui semble prendre la forme d’un hommage à cet homme secret et méconnu : « Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m’a manqué. » (103) L’on voit poindre l’image d’un enfant voué à un certain mutisme, du moins à l’introversion ou à la solitude, puisque privé du microcosme familial, cadre idéal de l’expression de l’enfant et de son épanouissement. Cette période de guerre et son corolaire – manque de liberté, d’amour paternel, c’est-à-dire de tribune de communication primaire – ce sont posés avec acuité dans le courant de l’existence de Le Clézio. Ces choses seront plus tard une toile de fond notamment dans ses textes littéraires. On en comprendra l’influence sur son écriture et ce changement radical de sa perception du monde où le silence occupe une place de choix. En effet, le silence s’érige finalement, non pas en un handicap, mais en un besoin pour Le Clézio qui manifeste un goût prononcé vis-à-vis de cette forme de langage. C’est à croire que le silence devient pour ainsi dire un compagnon vital qui, à force d’avoir été le lot quotidien du fils dont le père est absent, joue paradoxalement un rôle compensatoire de consolation et d’épanouissement. Le 1 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (EM), suivi du numéro de la page. 2 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (IT), suivi du numéro de la page. 3 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (VAC), suivi du numéro de la page. 4 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (CJM), suivi du numéro de la page. 5 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (M), suivi du numéro de la page.

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