AGAPES FRANCOPHONES 2017

Alfred de Vigny, « ce sincère glorificateur du silence » Pierre DUPUY Centre de recherche MARGE, Université Jean Moulin Lyon 3, France Résumé. Cette étude cherche à analyser, à partir de l’œuvre littéraire d’Alfred de Vigny, les vertus philosophiques, politiques et esthétiques du silence. La prégnance du silence dans le monde est tout d’abord une prémisse philosophique majeure. Pour Vigny, la condition humaine est marquée par l’empreinte du silence : le silence de l’Histoire, incapable de produire du sens après la Révolution française, le silence hostile de la nature, ou encore le silence indifférent de Dieu. Faire silence devient alors un acte politique. Le poète est celui qui défie, par son silence, le silence de Dieu, et celui qui redonne du sens aux mots. Écrire le silence devient en dernier lieu une pratique esthétique. En effet, la poésie se définit comme un moment de silence, qui oscille entre le risque d’un mutisme définitif et la recherche d’une pure musique. Abstract. This paper attempts to analyse, on the basis of Alfred de Vigny’s literary work, the philosophical, political and aesthetic virtues of silence. First of all, the predominance of silence in the world is a major philosophical premise. In Vigny’s view, the human condition is marked by the imprint of silence: the silence of History, unable to make sense after the French Revolution, the hostile silence of nature, or even God’s indifferent silence. The use of silence becomes, consequently, a political act. The poet is the one who challenges, by his own silence, God’s silence, and the one who gives back their senses to words. Writing silence becomes lastly an aesthetic practice. Indeed, poetry defines itself as a moment of silence, which oscillates between the risk of a definitive dumbness and the search for pure music. Mots-clés : Vigny, littérature, philosophie, politique, esthétique. Keywords: Vigny, literature, philosophy, politics, aesthetics. Commentant la publication posthume des Destinées dans Le Pays du 31 janvier 1864, Barbey d’Aurevilly finit son article en rendant hommage à « ce sincère glorificateur du silence, ce trappiste de la Poésie» (833) qu’a été Alfred de Vigny. Ce jugement, bien que sommaire comme toute épitaphe, a sa justesse. Pour beaucoup, le silence de Vigny, c’est tout d’abord celui d’une carrière littéraire , qui, semble-t-il, s’est arrêtée net après l’année 1835. En effet, à l’exception de quelques poèmes philosophiques parus dans des revues, Vigny n’a absolument rien fait paraître d’inédit entre cette année-là et 1863, celle de sa mort. Ce silence, étonnant de la part de celui qui fut l’un des poètes romantiques majeurs de la fin des années 1820 et du début des années 1830, fut longtemps et abusivement résumé par l’image de la « tour d’ivoire » créée par Sainte-Beuve dans les Pensées d’août en 1837. Par ailleurs, ce silence durable inquiéta les amis et les admirateurs du poète, qui n’hésitaient pas, de façon récurrente, à lui en demander la cause dans plusieurs de leurs lettres. Invariablement, Vigny répondait qu’il travaillait, et opposait sa patiente élaboration poétique à ce qu’il appelait, suivant l’article de Sainte-Beuve paru en 1839, la littérature industrielle , autrement dit, professionnelle : Rassemblez tout ce que vous avez dans le cœur de mouvements d’indulgence pour me pardonner mon silence vis-à-vis de vous. Pour celui que j’ai gardé vis-à-vis du public, je ne m’en repens pas. Les improvisateurs maladroits

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=