AGAPES FRANCOPHONES 2017
Pierre DUPUY Centre de recherche MARGE, Université Jean Moulin Lyon 3, France _____________________________________________________________ 92 que vous entendez nommer chaque jour ne parviennent à tromper que les pays étrangers pour un moment. […] Tout cela se nomme la littérature industrielle , cela n’a rien de commun avec l’Art, la Poésie, la Philosophie que les lettres de plomb de l’imprimeur, qui sont les mêmes pour publier l’un et l’autre. ( Correspondance IV , 2015, « À Camilla Maunoir », 31 janvier 1843, 760) Le silence de Vigny, en termes de publication, constitue donc un authentique pas de côté vis-à-vis de la production littéraire de son temps. Son légataire littéraire, Louis Ratisbonne, reprendra à son tour les mêmes arguments, dans la nécrologie reprise en introduction du Journal d’un poète en 1867, en opposant – à rebours de l’étymologie d’ailleurs – la fonction du « poète » et celle du « producteur » : Cette retraite en pleine gloire et ce silence devaient étonner, surtout dans un temps où la littérature est devenue une profession. Pourquoi ce poète chômait-il ? Pourquoi ne produisait-il plus rien ? C’est d’abord qu’il était poète et non pas « producteur ». Il savait se taire quand la voix intérieure ne lui disait pas de chanter. (9) Ainsi fut perçu par son temps le silence des dernières années de la vie de Vigny. Un siècle plus tard, en 1964, Paul Viallaneixa renouvelé l’étude de ce rapport au silence, en en faisant un angle d’approche fécond de la vie et de l’œuvre du poète. Dans sa biographie intitulée Vigny par lui-même , organisée en deux parties, il a cherché à montrer tout ce que ce silence avait de paradoxal , dans la mesure où il était d’une part une trace de servitude, et une preuve de grandeur d’autre part (17). J’aimerais renouveler cette approche critique, et montrer en quoi le silence est véritablement constitutif de la poétique vignyenne, comme instrument de dépassionnement , et de désapprentissage du langage. Sans prétendre livrer une étude exhaustive du silence dans l’œuvre de Vigny, qui nécessiterait un travail beaucoup plus long, j’essaierai, au fil de mon propos, de dégager trois points principaux d’interprétation, en m’appuyant tout particulièrement sur sa poésie, ses ébauches, mais aussi sur les notes nombreuses du Journal . 1. Le silence du monde comme prémisse philosophique La prégnance du silence dans le monde est tout d’abord une prémisse philosophique majeure pour le poète. Comment écrire le monde, en effet, lorsque celui-ci ne se manifeste, à des degrés divers, que par le non-sens et le néant ? Vigny se montre en premier lieu attentif au silence de la nature, qu’il interprète comme un silence lourd d’indifférence, voire ouvertement hostile. Il l’évoque à plusieurs reprises dans les lettres qu’il écrit à son amie, la marquise de La Grange, lorsque celle-ci est à la campagne. Le ton est celui du badinage, par lequel l’auteur tente de convaincre son amie de revenir rapidement à Paris, mais on peut aisément voir transparaître dans ces lettres l’angoisse que le vide de la nature suscite chez le poète : Le silence des champs ne vous fait-il donc jamais mal ? Les arbres noirs me semblent des cyprès plantés sur des tombes. ( Correspondance IV , 2015, « À la Marquise Édouard de La Grange », 27 octobre 1839,94)
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