AGAPES FRANCOPHONES 2017

Alfred de Vigny, « ce sincère glorificateur du silence _____________________________________________________________ 93 Oui c’est une chose égoïste et haïssable que cet isolement et dans ce silence des pluies et des gelées on se monte la tête contre ses meilleurs amis comme vous le faites ; l’immobilité de la nature et surtout de la nature morte des hivers porte à s’endurcir contre les plus légitimes épanchements de l’âme ; l’étendue triste des horizons muets fait croire que l’on est oublié de l’univers et les hommes paraissent de loin aussi noirs que les cadavres des arbres qui allongent leurs griffes dans un ciel gris et portent des corbeaux méchants. ( Correspondance V , 2012, « À la Marquise Édouard de La Grange », 24 novembre 1843, 197) Dans ces fragments, l’évocation de la nature côtoie de façon évidente l’imaginaire de la douleur et de la mort. Le silence des champs fait mal , autrement dit il constitue une attaque en règle contre l’Homme, se montre hostile, nuisible ; de la même façon, tout dans la nature offre au poète une image de son propre dépérissement, et les arbres sont pour lui des cadavres qui croissent silencieusement sur des tombes . Ces lignes annoncent à bien des égards les vers de la prosopopée de la nature dans la « La Maison du Berger », écrits en 1842. [...] On me dit une mère et je suis une tombe. Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe, Mon printemps ne sent pas vos adorations. […] Après vous, traversant l’espace où tout s’élance, J’irai seule et sereine, en un chaste silence Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers. (« La Maison du Berger », Les Destinées , 127, v. 281 – 301) Le poète propose de la nature une image dystopique, à contre-courant, par exemple, de la célébration rousseauiste ou lamartinienne des vallées et des montagnes. Le silence de la nature est un silence funeste, qui, comme celui du despote, cause la mort des Hommes. Le monarque, bien que père de la patrie, tue ses sujets par son silence au lieu de les protéger ; de même, la mère-nature, sorte de déité insensible aux hommages qu’on lui rend, reçoit en elle le cadavre des enfants sacrifiés, au lieu de les mettre au monde. Enfin, le silence de la nature est éternel, il a précédé la vie humaine et lui succèdera. Vigny en a conscience très tôt, dès l’écriture du poème « Le Déluge » vers 1825. Emmanuel, le jeune pasteur du poème, connaît le sort réservé par Dieu aux humains, car, à la fois berger et fils d’un ange, autrement dit poète et prophète, il sait lire les étoiles et peut y découvrir le sens de l’univers, qui est plutôt une absence de sens, et une accumulation de silences : La terre va mourir sous des eaux éternelles, Et l’ange en la cherchant fatiguera ses ailes. Toujours succédera, dans l’univers sans bruits, Au Silence des jours le silence des Nuits. (« Le Déluge », Poèmes antiques et modernes , OCI , 35, v. 117 – 120) L’imaginaire vignyen résume l’univers non pas à un seul silence, mais à une succession cyclique de silences, indifférents à l’existence humaine, et desquels

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