AGAPES FRANCOPHONES 2017

Pierre DUPUY Centre de recherche MARGE, Université Jean Moulin Lyon 3, France _____________________________________________________________ 94 l’homme isolé sur Terre ne doit rien attendre. Enfin, ce qui se cache derrière le silence de l’Histoire et le silence de l’univers, le mot ultime de l’énigme posée au poète, c’est bien évidemment le silence de Dieu, qui fait l’objet d’une interrogation constante dans l’œuvre de Vigny. Le silence de Dieu apparaît là encore dès les premiers textes, dans les poèmes bibliques d’influence byronienne, organisés autour de la figure de Satan et du thème du Jugement dernier. Dans une esquisse pour « Éloa », Satan prend la parole à la place de Dieu, pour révéler aux humains ce qui ne saurait leur être révélé, c’est-à-dire l’absence de sens de leur existence: « […] Pourquoi la mort, la vie, et pourquoi la nature ? » Moi seul j’ai répondu : la matière est la mort. Servir est notre loi, souffrir est notre mort. (« Esquisses concernant "Éloa" », L’Atelier du poète , OCI , 242) Plus encore que dans « Éloa », le silence de Dieu est au cœur du poème « Le Déluge ». En effet, Dieu ne viendra pas sauver les amoureux Emmanuel et Sara malgré leur innocence, lui qui, tout compte fait, refuse la moindre communication, le moindre pacte avec les Hommes, et qui leur promet au mieux son indifférence, au pire sa colère. En témoignent les paroles de l’ange à son fils Emmanuel : Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine ; Qui créa sans amour fera périr sans haine. (« Le Déluge », 36, v. 149 – 150) Le silence de Dieu constitue donc un leitmotiv dans l’œuvre de Vigny, une évidence scandaleuse . Dieu ne viendra pas au secours de la Fille de Jephté, il ne viendra pas punir l’infanticide de Laubardemont dans Cinq-Mars , il ne viendra pas mettre un terme à la Terreur dans Stello .« Le Mont des Oliviers », dans sa première version écrite en 1839, est, plus que tout autre, le poème du silence de Dieu. Jésus apparaît irrémédiablement seul, abandonné par les apôtres endormis, et par un Dieu silencieux : Il eut froid. Vainement il appela trois fois : MON PÈRE ! – Le vent seul répondit à sa voix. (« Le Mont des Oliviers », Les Destinées , 150, v. 29 – 30) Pour le poète, le silence le plus accablant est donc le silence insondable et coupable de Dieu, duquel découlent, par liens logiques, le silence du monde et le silence de l’Histoire. Ayant l’idée de donner une suite à ce poème en 1863, Vigny cherche à mieux comprendre ce silence obsédant, voire à le conjurer : Ainsi ce fut en vain que Dieu cria vers Dieu. Le fils de l’Homme n’eut point de réponse. Ainsi le ciel muet n’a rien voulu nous dire. […]C’est la terre abandonnée qui roule dans le vide. (« Esquisses du "Mont des Oliviers" et de la strophe du "Silence" », L’Atelier du poète , 297 – 298)

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