AGAPES FRANCOPHONES 2017
Alfred de Vigny, « ce sincère glorificateur du silence _____________________________________________________________ 95 Ainsi le poète prend-il conscience qu’il est entouré de silence , silence d’un Dieu signalé absent, mais aussi silence d’une terre par lui abandonnée . Il refuse de donner, comme le fait Hugo, une âme à la nature. Dans une dissertation sur Vigny, la jeune Simone Weil note : « Le monde est puissant, mais il n’est que puissant, et la justice lui est profondément étrangère. Jésus peut parler ; il ne lui sera point répondu » (110). De fait, il faudra longtemps au poète avant d’achever pour de bon la dernière strophe du « Mont des Oliviers », et de trouver, grâce à elle, une réponse adéquate. Alors, le poète sera en mesure de répondre au silence par le silence, en mesure d’opposer « le silence de la pensée au silence du monde sans pensée » (Weil 110), en mesure, enfin, de faire de son propre silence en retour un silence engagé, un silence politique . 2. Faire silence comme acte politique Faire silence devient alors un acte politique. Si l’Histoire se tait, c’est également parce que les Hommes parlent trop et ont dévalué le sens des mots. Ainsi le poète est-il celui qui fait de son apprentissage réitéré du silence, une expérience fondatrice. Paul Viallaneix a montré de quelle façon le silence du poète s’était en partie construit contre un usage immodéré du langage : « Il souffre des abus et des malentendus qu’entraîne l’usage irréfléchi de la parole. Plutôt s’abstenir, en ces cas, que se compromettre ! Plutôt le silence que le bavardage ! Monsieur Teste a un ancêtre romantique » (99).Fustigeant les dérives du parlementarisme, le poème « Les Oracles » témoigne de la prolifération excessive d’une parole qui ne dit rien, qui répète, qui ressasse, à tel point que chaque passant, et non plus le seul berger Emmanuel, peut se prendre pour un prophète : L’Oracle est à présent dans l’air et dans la rue. Le Passant au Passant montre au ciel tout point noir. (« Les Oracles », Les Destinées , 129, v. 8 – 9) Contre la vie politique, spectacle et bavardage permanents, Vigny invite ses lecteurs à se taire, à penser par eux-mêmes. Il appliquera lui-même cette leçon, au moment de l’écriture des poèmes philosophiques . Faire silence est également une réponse à apporter au silence de Dieu. Or, le silence du poète peut adopter plusieurs significations et évoluer au fil du temps. En effet, ce silence peut, en tout premier lieu, être une trace d’indifférence. Le poème « Les Amants de Montmorency », écrit vers 1830, s’achève sur ce silence oublieux, celui de deux amants qui, au moment de mourir ensemble, n’ont pas eu une pensée pour Dieu : – Et Dieu ? – Tel est le siècle, ils n’y pensèrent pas. (« Les Amants de Montmorency », Poèmes antiques et modernes , 105, v. 118) L’indifférence marquée à l’égard de Dieu est ici totale, et encore inédite dans les œuvres de Vigny. Dans une certaine mesure, comme le remarque Esther Pinon, un blasphème aurait été moins pire que la désinvolture des deux amants, en ce qu’il aurait attesté, de biais, un intérêt pour le Ciel :
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