AGAPES FRANCOPHONES 2017
Pierre DUPUY Centre de recherche MARGE, Université Jean Moulin Lyon 3, France _____________________________________________________________ 96 Mais au dénouement, le silence devient problématique. Le blasphème lui serait peut-être préférable, non parce que le silence ronge et menace la poésie […], mais parce que silence résulte d’une absence de pensée plus que d’une pensée assez haute pour dépasser le cri de révolte ou la provocation. (« Votre dernier soupir sera-t-il un blasphème ? » 61) On le voit, le silence à l’égard de Dieu esquissé discrètement à la fin des « Amants de Montmorency », bien que caractérisé par une indifférence frappante et déjà scandaleuse, n’a pas encore la force d’une dénonciation, comme l’aura le silence du Christ à Gethsémani. Mais la nécessité d’une protestation par le silence s’est fait jour. L’organisation du futur recueil Les Destinées tentera d’y répondre le mieux possible, comme Vigny le note, en se souvenant du « Déluge » : « De même, ces Poèmes, comme le Poème du Déluge doivent être une protestation de l’homme contre la Création et un reproche désespéré au créateur» ( À la recherche d’un plan pour les « Poèmes philosophiques » , L’Atelier du poète , 273). François Germain et André Jarry ajoutent : « La strophe du "Silence" ne fera que transformer cette protestation et ce reproche en défi » (« Notice des Destinées », OCI , 1032). Le silence a donc aussi, et c’est là une découverte majeure pour Vigny, une fonction accusatrice. Dépassant en longueur et en intensité le dernier vers des « Amants de Montmorency », la strophe du « Silence », ajoutée au « Mont des Oliviers » en 1863, vient couronner l’œuvre de Vigny : Le Silence S’il est vrai qu’au Jardin des saintes Écritures, Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté ; Muet, aveugle et sourd au cri des Créatures, Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté, Le Juste opposera le dédain à l’absence Et ne répondra plus que par un froid Silence Au Silence éternel de la Divinité 1 . (153, v. 143-149) Cette strophe construit en effet un parallèle saisissant, un lien logique même, entre le silence de Dieu, qui occupe les quatre premiers vers sous la forme d’une hypothèse qui n’en est pas vraiment une, et le silence du « Juste », qui occupe les trois derniers vers comme une conséquence de l’hypothèse. Le futur simple a ici une valeur prescriptive : la date de la strophe nous invite à y voir une volonté testamentaire de la part de Vigny. Le Silence enfin, par le biais des majuscules chères à Vigny, acquiert la supériorité d’un concept métaphysique, élaboré pendant de nombreuses années, depuis « Le Déluge » pourrait-on dire. À ce sujet, Paul Viallaneix écrit : « L’image du silence, plus que jamais suggestive, acquiert une autorité mythique. La dernière poésie obtient du langage, contre toute attente, qu’il glorifie des êtres qui le récusent, ou des vérités qui se passent de lui » (16-17). Vigny a découvert tardivement cette signification particulière du silence, après la publication du livre Bouddha et sa religion de Barthélémy Saint-Hilaire, en 1858. Une étude approfondie montrerait quelle fut l’importance 1 En ce qui concerne le premier vers, nous suivons la leçon donnée par André Jarrydans Alfred de Vigny : poète, dramaturge, romancier (153).
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